Le Marchand de réalités – Simon Sanahujas 3


Le Marchand de réalités

De Simon Sanahujas

Actusf – 75 pages selon ma liseuse

Le Marchand de réalités est un recueil de cinq nouvelles dont une seule inédite qui permet de faire, si ce n’est déjà fait, connaissance avec la plume de Simon Sanahujas, grand connaisseur de Conan, de Lovecraft et de Tarzan. A priori nous avons bien peu de points communs : je n’ai jamais accroché à Conan, ne connais Tarzan que par les films avec Johnny Weissmuller (et, aussi, avouons-le par Greystoke avec Christophe Lambert). Quant à Lovecraft, ma culture des Grands Anciens se limite à quelques textes et quelques parties de L’Appel de Cthulhu il y a une quinzaine d’années (en nombre suffisant, cependant, pour me rendre compte que le roleplay et moi, ça fait deux).

 L’actualité et le Grand Retour de Nicolas S sur la scène politique tombe à point nommé pour la lecture du texte ouvrant le recueil. « L’Empereur Saint-Nicolas », publié auparavant dans l’anthologie Arcanes aux éditions Voy'[el], et remanié ici – les parties coupées pour la précédente édition, ont été réintégrées – nous offre un tyran européen quasi immortel, ancien président de France en 2007.

« Après l’élection d’un certain Nicolas à la présidence de la France en 2007 – date que l’Historien connaît déjà – il découvre son retrait de la scène politique puis une réélection surprise en 2017. »

Le règne de Nicolas débute officiellement en 2017 et dure, dure, dure… Monarque absolu, de droit divin, il tyrannise l’Europe depuis mille ans et compte bien poursuivre mille années encore. Las, la révolte gronde et la résistance s’organise.

« Dans la salle du trône d’Aix-la-Chapelle, l’orgie bat son plein. L’Empereur a réuni sa cour autour de lui pour cette soirée qui doit servir de prologue aux toutes proches festivités destinées à louer la millième année de l’Empire. 1 000 ans de règne absolu.  Et après ? songe l’immortel Empereur. La réponse apparaît, claire et simple : 1 000 ans de plus. »

Nicolas est seul personnage à avoir droit à un prénom, même s’il est souvent désigné par son titre. Les personnages sont nommés par leur fonction : l’Historien, l’Assassin etc. L’empereur Nicolas, en plus de partager quelques traits d’esprits et petites phrases avec le modèle contemporain, tient autant de Napoléon Bonaparte que de Louis XIV. Son empire fait inévitablement penser à celui de Charlemagne, au rêve de Bonaparte mais aussi au funeste Reich de mille ans fantasmé par certains.
La nouvelle ne perd-elle pas en intérêt en dehors de ce contexte politique ? Non, pas du tout. Elle ne s’attache pas qu’au personnage de Nicolas. Sa critique politique peut s’appliquer à tout pouvoir en place, avec un leitmotiv : le pouvoir ne corrompt pas l’homme, il le révèle à lui-même.

« Avec la vie vient l’oubli », le texte inédit du recueil m’a séduite. Je ne peux cependant pas en dire beaucoup sous peine de le déflorer. Sachez qu’il parle d’immortalité et du prix à payer pour l’obtenir. Son côté prévisible (ne me demandez pas en quoi, je ne peux pas en parler) ne gâche en rien le plaisir de lecture. Le texte, abouti, maîtrisé, fluide, se lit d’une traite.

« Le Marchand de réalités » est paru dans une anthologie présente dans ma PAL : L’Amicale des jeteurs de sorts (éditions Malpertuis). Si tous les textes de cette antho sont du même acabit, il est plus que temps de la sortir de la PAL. Le marchand de réalités est un oniromancien : il a la capacité de modifier la réalité en rêvant. Ses clients le rémunèrent grassement pour modifier un évènement, mais, le processus, lourd de conséquences et dangereux pour lui, l’amène à peser soigneusement ses choix de réalités alternatives. Et quand un jeune prince lui demande de modifier le passé, le rêve bascule… Le texte bénéficie d’une narration double qui renforce l’effet produit.

« L’Oniromancien ne répondit pas tout de suite. Ce curieux picotement, au fond de son âme, continuait de le démanger mais il ne réussissait toujours pas à en appréhender le sens. Outre le fait que le jeune prince lui demande de transformer une réalité déjà inscrite, sa requête demeurait somme toute fort basique. Modifier d’une pichenette songeuse cette ligne de vie n’exigerait pas grand effort de sa part ; et il ne possédait aucune forme d’éthique qui puisse le faire rechigner à exécuter un tel acte. Tout en dévisageant le Basarack, l’Oniromancien eut une idée soudaine. Altérer le passé représentait quelque chose qu’il n’avait jamais effectué, quelque chose qu’il n’effectuerait probablement pas à nouveau avant longtemps. Habituellement, il s’interdisait de modifier quelque détail que ce fut en rapport avec sa propre vie. Il aimait à penser que cette petite liberté octroyée à la réalité lui permettait de répondre avec d’autant plus de latitude aux désirs de ses clients. Mais la demande particulière du Basarack représentait une opportunité à mesurer : la potentialité de modifier le passé était parfaitement apte à le convaincre de déroger à ses principes. Peut-être pourrait-il profiter de la demande du Basarack pour modifier un détail – minime pour ne prendre aucun risque – dans sa propre vie ? Tandis que le jeune prince attendait son verdict, il jeta un bref regard sur sa gauche. »

Je suis passée à côté de deux textes. « L’Ère humaine », nouvelle parue initialement dans l’anthologie HPL 2007 (éditions Malpertuis) en premier lieu. Un hiver rude, en 1942, Pedro, émigré catalan, coupe du bois en forêt. Un accident de traîneau, une perte de conscience et, au réveil, Pedro perçoit une réalité différente, bien plus effrayante encore que la guerre qui fait rage. « Les Tambours de Dark Valley », western fantastique, publié dans la revue Black Mamba en second lieu.

Le recueil comprend aussi une préface signée Philippe Ward (enthousiaste et juste) et une interview de l’auteur (éclairante). Bilan pour moi : trois textes sur cinq qui m’ont convaincue. Pour 2,99 € (et sans DRM), Le Marchand de réalités remplit parfaitement son office : faire découvrir Simon Sanahujas au travers de nouvelles diversifiées et de qualité.


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