Eschatôn – Alex Nikolavitch 13


EschatônEschatôn

D’Alex Nikolavitch

Les Moutons électriques – 272 pages

Deux légions de diacres, des guerriers de la Foi, sont envoyées sur un monde lointain pour éradiquer une Puissance. Les Puissances, monstres gigantesques à tentacules dotés de pouvoirs psychiques, capables de contrôler par la pensée les êtres humains, se sont introduites dans notre univers par une brèche vers un univers parallèle. Les lois physiques des deux univers – physique quantique pour le nôtre et métaphysique pour le leur – ne sont pas compatibles. Progressivement le Mental envahit notre univers. Les guerriers de la Foi se sont adaptés au Mental, ont bâti des nefs spatiales en pierre que la Foi leur permet de faire voler à la vitesse de la pensée et développé des armes spécifiques capables d’anéantir les Puissances. C’est une guerre intergalactique qui se joue. Wangen, pour son premier combat,  se réveille brutalement de la transe dans laquelle il était plongé : sa nef a été détruite. Les deux légions ont péri à l’exception de quelques diacres. Parmi ceux-ci, Alania, ancienne lictrice, capable de manipuler le Mental pour alimenter les armes de guerres, Elkhart un jeune novice et Maurc, récemment libéré du joug d’une Puissance. La Puissance qui s’est retranchée sur cette planète dispose d’une arme nouvelle : une machine. Une nouvelle guerre couve, avec la résurgence de l’ancien savoir, hérétique au yeux du culte.

Eschatôn constitue la bonne surprise de mon été. Je ne suis pas une grande fan de Lovecraft ; je suis donc restée de marbre à l’argument de « l’horreur lovecraftienne ». L’antagonisme science / religion et hérésie / foi, se révèle plus intéressant que la guerre entre les porteurs de la Foi et les puissances. La narration alterne entre différents points de vue. Celui de Wangen dont c’est le premier combat et dont la foi résistera malgré un contact prolongé avec les hérétiques. Celui d’Alania, la lictrice déclassée après s’être pris le plafond de verre dans la face. Dès la sortie de transe, son expérience du combat, sa capacité à maîtriser les pouvoirs du Grand Mental, en un mot comme en cent, ses compétences l’amènent à prendre la tête du groupe de survivants. Il faut être clair : sans elle, l’histoire s’arrête dès le premier chapitre. L’évolution de Maurc, dont le parcours consiste à chercher sa liberté (dommages collatéraux inclus) après être passé du joug d’une puissance à celui d’une foi aveugle se révèle aussi très intéressant. Tout comme celui de Girthee, ancien dignitaire de la Foi, entré que les chemins de l’hérésie par le biais du doute et qui mène la guerre pour le retour de l’ancienne sapience (la science) et celui de Lothe, son alter ego, paria doublement puni, par la robe du relaps et par la mitre de l’inquisiteur, pour avoir perdu les deux légions.
Les explications scientifiques ne tiennent pas vraiment la route (même si la Foi déplace des montagnes…), mais n’oublions pas que nous ne sommes pas dans un roman de Hard SF. J’ai trouvé que la justification de la coexistence de deux univers aux lois physiques différentes et incompatibles était bien vue. Et côté effets spéciaux, Eschatôn suscite de belles images comme celle de la brèche entre deux univers qui dote notre galaxie d’un troisième bras…

Une petite critique concernant l’epub. J’y ai trouvé des sauts de pages intempestifs, des espaces insécables non respectées. A l’ouverture du fichier, on atterrissait directement page 3 et lorsque la liseuse se mettait en veille, la couverture n’apparaissait pas. Ce ne sont que des points de détails, mais ils agacent un peu, surtout quand on a pris l’habitude d’avoir de bons epubs.

Un extrait pour terminer :

Relaps.
Lothe savait qu’aux yeux de tous, à présent, il ne serait plus qu’un mort en sursis. Sa carcasse pourrait encore errer et vaquer, mais son esprit serait considéré comme contaminé, irrémédiablement. Tous lui parleraient et ouvriraient leur esprit et leur âme, avouant à l’inquisiteur les plus sombres secrets, mais nul ne l’écouterait plus. L’autorité qu’il dégagerait à l’avenir serait celle de sa charge, celle de la mitre, et en tant que telle universellement crainte et respectée, mais son autorité personnelle venait d’être sapée d’un coup, anéantie sans rémission possible. Chacun le verrait désormais comme un hérétique en puissance ou pire, comme un hérétique de cour que l’on tolère du bout des lèvres car on a besoin de lui, mais auquel l’on lancera des pierres à la première occasion, et qu’on jettera au feu quand il aura cessé d’être utile.
Lothe avait entendu jadis l’histoire du disciple préféré de Yoram qui, décrété relaps parce que les circonstances et la sauvegarde de la Foi l’exigeaient, avait fini par se briser sous le poids de cet opprobre, et avait disparu ensuite dans les mondes noirs en embrassant l’hérésie la plus blasphématoire et en professant la science maudite des Anciens. L’exposition aux savoirs interdits suffisait à faire vaciller l’âme la mieux trempée, et le relaps était là pour protéger ses frères en prenant sur lui seul le poids de ce péché. Et d’autres histoires semblables couraient par ailleurs, sur bien des mondes.
Rentré dans ses appartements, dans sa spartiate cellule meublée d’un grabat, d’une chaise, d’une écritoire et d’un rayonnage où s’entassaient les dix-huit volumes des Commentaires de Thomadhaque, Lothe attendait qu’on vienne frapper à la porte de bois. Il savait qu’un novice tremblant viendrait lui apporter, pliée et emballée dans un sac de mauvaise jute la bure jaune, signe extérieur et visible de son nouvel état. Posée sur le sachet, la mitre de l’inquisiteur darderait son œil rouge et imposerait le respect. Mais la toile jaune entraînerait la crainte et le mépris. Creusant sa vaste mémoire, Lothe ne parvenait à se souvenir que de quatre inquisiteurs relaps depuis l’édiction du Catéchisme. Ils constituaient une tache sur leur ordre de chercheurs de vérité, et un avertissement à tous les autres. Si les hérétiques, une fois voués au feu, étaient vite oubliés et leur mémoire dissoute par le simple travail du temps qui passe, le souvenir des relaps était impitoyablement et activement banni après leur mort. Sauf quand ils avaient également porté la mitre, ce qui faisait d’eux l’incarnation d’une terreur absolue, et leur assurait en retour une infâme sorte d’immortalité. Ceux-là entraient dans un panthéon très spécial dont l’exemplarité ne pouvait être que négative, quand bien même ils avaient à chaque fois parfaitement accompli leur mission. Tout comme l’homme qui abat les bestiaux, pour indispensable qu’il soit à la survie de la communauté, porte la souillure du sang qu’il verse et est exclu de certains rites, l’inquisiteur relaps devait exister parfois pour que vive la Foi, mais exister dans la discrétion et la solitude les plus absolues.
Lothe tendit la main vers le tome cinquième des Commentaires, car la lecture de n’importe laquelle de ses pages empreintes de sagesse suffisait en général à lui apaiser l’âme. Mais son bras retomba sans se saisir de l’ouvrage. Le découragement s’était trop profondément vrillé en lui. Lothe savait qu’il disposait des meilleures armes pour remplir sa mission, mais aussi qu’il était, à présent, au-delà de toute espèce de consolation.

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