De Karell Clara
Gulfstream, collection Électrogène- 616 pages.
Avec L’Oiseau de feu, roman destiné à un public à partir de 15 ans, Karell Clara propose une uchronie située à la fin du XIXᵉ siècle, dans une France où l’Empire napoléonien ne s’est jamais effondré. En 1898, Napoléon IV abdique en faveur de sa petite-fille, Apolline Bonaparte, appelée à devenir impératrice dans un contexte politique particulièrement instable.
Si l’uchronie ne constitue pas le coeur du récit – le maintien de l’Empire est posé comme un fait acquis, ses causes ne sont pas détaillées et ses conséquences internationales à peine esquissées – ce choix permet à l’autrice de privilégier une atmosphère Belle Époque immersive et des enjeux sociaux contemporains.
Deux jeunes femmes que tout oppose
Le roman est construit autour de deux héroïnes issues de milieux radicalement différents.
Laureanne Garnier, fille d’horlogers-bijoutiers, passionnée d’astronomie, voit son père sauvagement agressé et sa mère disparaître sans laisser de trace. Face à l’indifférence d’une police qui réduit l’affaire à un fait divers sans importance, elle décide de mener sa propre enquête. Intelligente, autodidacte, animée par la raison et la persévérance, Laureanne est guidée par une quête de vérité indissociable d’une fidélité profonde à sa famille.
Agathe de Saint-Vignes, aristocrate métisse originaire de La Nouvelle-Orléans, vit sous la tutelle d’une tante autoritaire qui entend la marier selon les règles de son rang. Elle évolue dans un monde où l’apparence et les alliances priment sur toute autre considération, et où la désobéissance féminine est sévèrement sanctionnée. Son frère jumeau, Rodolphe, récemment intégré à un cercle social influent et très pris par ses nouveaux amis, semble l’abandonner à son sort.
Peu à peu, ce qui semblait n’être qu’un drame privé s’inscrit dans une machination politique d’ampleur impliquant les deux familles : un complot vise à assassiner la future impératrice. D’abord méfiantes l’une envers l’autre, Laureanne et Agathe finissent par unir leurs forces.
S’émanciper au féminin
Laureanne et Agathe résistent toutes les deux aux injonctions d’une société encore très patriarcale : par le savoir scientifique pour l’une, par le refus du mariage arrangé pour l’autre. Le complot politique lui-même repose sur le rejet de l’idée qu’une femme puisse gouverner l’Empire, révélant une société dominée par des élites masculines arc-boutées sur leurs privilèges. L’introduction d’une noblesse noire et métisse, intégrée mais encore marginalisée, ajoute une dimension intersectionnelle
une noblesse noire et métisse, intégrée mais encore marginalisée, ajoute une lecture intersectionnelle au propos féministe.
Narration et rythme
La narration repose sur une alternance de points de vue, entre Laureanne et Agathe. Karell Clara prend le temps de poser son univers, d’installer les personnages et le contexte avant de faire converger les différents fils narratifs. Le rythme s’intensifie nettement dans la dernière partie du roman et mène à une conclusion rapide. Le style de Karell Clara est fluide, accessible et visuel.
Si l’on accepte son rythme et son choix de focalisation, le roman s’impose comme une lecture solide, engagée et accessible, portée par deux héroïnes crédibles et complémentaires.
Un extrait
Du coin de l’œil, Agathe observa la future impératrice. Elle avait tellement entendu parler d’elle, surtout depuis l’incident. Et surtout à partir du moment où elle avait disparu de la vie publique, les rumeurs s’étaient envolées. On la disait pleutre, d’autres la dépeignaient comme effacée, écrasée par une mère trop craintive. On aimait jaser à propos des séquelles de l’attentat, ses brûlures que personne n’avait vues. Somme toute, personne ne la connaissait vraiment.
Aujourd’hui, Apolline était apparue vêtue d’un ensemble avec boléro et jupe à galons aubergine qui tranchait avec la silhouette de corbeau qu’Eugénie arborait en toutes circonstances. C’était certes une couleur sombre qui lui permettait d’afficher elle aussi son deuil, mais également de garder un peu d’originalité. En dessous, une chemise blanche remontait jusqu’au col, lui couvrait les bras jusqu’au cou. La seule excentricité résidait dans le camé qu’elle portait à sa gorge. Ses cheveux frisés avaient été assemblés en une grosse natte, protégée par son chapeau duquel dépassaient des fleurs et des plumes blanches. Elle ne pouvait nier son ascendance créole tant par sa peau dorée, les traits altiers de son visage et la texture de sa chevelure. Le sang de Joséphine la Martiniquaise coulait dans ses veines, ainsi que celui de Catherine de Pontchartrain, sa grand-mère, duchesse issue de la noblesse noire de la Nouvelle-France, une aïeule de tante Charlotte. Sa tenue aurait presque pu paraître sobre pour une future impératrice habituée aux fastes de l’Empire. Il se dégageait d’elle une simplicité et une accessibilité paradoxale quand on connaissait son titre et le nombre de soldats qui la protégeaient du monde extérieur.
Pour aller plus loin
- Avis à venir.


