Il est parmi nous – Norman Spinrad 9


Il est parmi nous

De Norman Spinrad

J’ai Lu – 890 pages

Accrochez-vous car cette chronique va être longue. Elle n’est pas encore écrite que déjà je sais qu’elle sera longue (et parcellaire…). Il y a tant à dire sur cette brique de 890 pages…

Le lieu : Los Angeles et ses fameuses artères, son smog de pollution, ses collines, Hollywood mais aussi la Californie plus sauvage, moins peuplée, son chaparral et ses montages… Si vous avez déjà mis les pieds en Californie, croyez-moi vous y retournerez, sentirez ses parfums, vous baladerez le long des falaises et vous entendrez à nouveau les rugissements des éléphants de mer.

L’époque : contemporaine. Ici et maintenant, donc. Ce qui amène la première question. Ce roman relève-t-il de la littérature de genre ? Est-ce que c’est de la SF ma bonne dame ? D’autant plus que pour brouiller les pistes, le livre est d’abord paru dans une collection de littérature générale en grand format pour être ensuite repris dans une collection SF en poche. Et pour couronner le tout, il y a l’écriture. Si vous êtes fan de littérature contemporaine américaine (comme, par exemple, des romans de Richard Russo ou de Tom Wolfe), sachez que le style de Spinrad s’inscrit dans cette mouvance. On est loin du style souvent neutre ou effacé qu’on trouve dans nombre de romans de SF. Et quand c’est bien fait, comme ici, c’est deux fois plus de plaisir assuré.

Les personnages :
* Dexter D. Lampkin, écrivain de SF. Il a la quarantaine, une femme magnifique, une famille unie et un peu de renommée dans le fandom SF pour avoir écrit La transformation, son chef-d’œuvre maudit. Idéaliste, il a longtemps cru que la SF pouvait sauver le monde, avait le pouvoir de faire prendre conscience à l’homme qu’il fallait qu’il arrête les conneries (idéaliste on a dit). A présent la télévision, et les scénarios de dessins animés qu’il pond à la chaîne, lui assure son train de vie mais aussi une belle dose de frustration.
* Amanda Robin ou Amanda von Staulenburg, coach pour comédien, adepte du New Age, mystique. Elle a entamé une quête spirituelle, se cherche, cherche l’équilibre entre les différentes facettes de sa personnalité, et à concilier ses aspirations et le monde dans lequel elle vit.
* Foxy Loxy, serveuse et fumeuse de crack, descendue dans les bas-fonds au sens figuré comme au sens propre puisqu’elle s’enfonce progressivement dans les tunnels abandonnés du métro.
* Texas Jimmy Balaban, agent pour comiques de seconde zone, d’animateur de talk-show dont la moitié a fini à l’asile après avoir pété un câble en direct, coureur de jupons invétéré (et donc divorcé déjà 3 fois en cours du 4eme) et grand buveur de bourbon.
* Ralf. Ralf ? Ralf. Qui est Ralf et qu’est Ralf… c’est LA question…

L’histoire :
Quand Texas Jimmy Balaban découvre Ralf sur la scène d’un motel de troisième zone celui-ci prétend être un comique envoyé du futur par son agent. Comique qui aurait du normalement être propulsé en 1969, date riche de promesse pour quelqu’un qui vient d’un monde ravagé, où la biosphère n’est plus qu’un souvenir, où les hommes sont terrés dans des centres commerciaux reconvertis en cités à air conditionné. Balaban détecte le potentiel comique de Ralf et, puisque c’est son boulot, lui propose de devenir son agent. Puisque Ralf a déjà le personnage (qu’il a bien du mal à quitter même hors de scène), il ne lui manque plus que des textes, drôles de préférence. Balaban fait donc appel à Dexter Lampkin et Amanda Robin et propulse Ralf à la tête d’un talk-show sobrement intitulé Le monde selon Ralf. Le show vire tout doucement à l’aigre. Poussé par Dexter et Amanda, opposés mais complémentaires, Ralf, qui ne quitte jamais son personnage d’envoyé du futur, bascule peu à peu vers quelque chose d’autre, se découvre une vocation de prophète  : est-ce de la folie, un trouble de la personnalité ou Ralf est-il vraiment envoyé d’un futur post-cataclysmique pour nous faire prendre conscience qu’une alternative existe ? Barjot mûr pour l’asile ou incarnation d’une conscience universelle venue nous éclairer ? Fou ou sauveur de l’humanité ?  Et Foxy Loxy, double maléfique ? Incarnation pourrie de ce monde futur qu’il faut éviter de faire naître ? Ou simple femme à la cervelle brûlée par la consommation de crack ? Et finalement SF ou pas SF ? Impossible de le savoir, de le décider. Chaque lecteur choisira ce qu’il veut lire, ce qu’il désire comprendre et comment interpréter ce roman. C’est une des qualités de ce roman. Le choix, l’alternative, la responsabilité. L’air de rien, Spinrad pousse à la réflexion, réflexion personnelle mais à portée universelle, réflexion qui rejoint ici une phrase célèbre, un satori personnel : « Tout ce que vous avez à décider c’est que faire du temps qui vous est imparti ».

Du côté des qualités, on peut souligner la profondeur des personnages, l’acuité du regard de Spinrad sur notre époque et notre monde, l’acidité de la critique du business hollywoodien, des théories New Age (et de son corollaire, la spiritualité à deux dollars)  et du petit monde la SF (qui a dit « Notre club  » ?). Le fandom US, fandom blindé d’asociaux obèses et monomaniaques, adeptes du role-play en convention sans crainte du ridicule, est le premier à en prendre pour son grade. Décernons aussi une mention spéciale pour la dissection de la création d’un mythe (Star Trek) doublé d’une entreprise commerciale juteuse axée sur les produits dérivés (qui a parlé de manipulation des masses ? qui a pensé Hubbard et scientologie ?). Sans parler aussi le style et l’humour de l’auteur (avec ici une mention pour les traducteurs, Sylvie Denis  et Roland C. Wagner, qui ont vraiment fait du bon boulot).

Du côté des défauts on pourra reprocher quelques longueurs notamment sur le dernier quart du roman, un peu répétitif. Il faut aussi supporter les passages avec Foxy Loxy : être dans sa tête n’est pas une expérience plaisante (deuxième mention aux traducteurs pour ces passages lancinants).

Au final (ça c’est la version courte pour les lecteurs pressés) je suis très enthousiaste sur ce livre (autant que j’ai pu l’être sur Aqua™ par exemple). C’est du bon, c’est du lourd même s’il n’est pas exempt de défauts. Un incontournable, donc, dans le paysage des romans récents et un coup de cœur pour moi.

Un extrait :
Ce fut un satori subit.
Nous sommes tous virtuels les uns pour les autres.
Chacun de nous suscite un avatar différent de l’autre et, pris ensemble, ces avatars constituent une constellation de facettes aussi authentiques les unes que les autre du même être essentiel.
On pourrait même dire qu’aussitôt que nous interagissons avec une autre conscience, nous devenons virtuels pour nous-mêmes.

Et un autre encore, pour le plaisir :
C’était en réalité Norman Spinrad, à qui elle était arrivée, qui lui avait raconté cette histoire. Mais Dexter partait du principe que Norman ne se soucierait pas qu’il la réécrivit à la première personne pour son usage personne et immédiat, dans la mesure où, contrairement à lui, Spinrad ne l’emploierait pas pour impressionner une dame.

Livre lu grâce à un partenariat entre Blog-O-Book et J’ai Lu (merci à eux et merci à J’ai Lu d’avoir repris ce titre en poche) et en lecture commune avec Cachou.


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9 commentaires sur “Il est parmi nous – Norman Spinrad

  • Karine:)

    Je n’avais jamais entendu parler de ce roman. Bon, pas étonnant, avec ce que je connais en SF, hein! Mais un roman de genre avec une écriture à la Russo, ça ne peut qu’attirer l’attention. Peut-être pas pour tout de suite mais je le garde dans un coin de ma tête!

  • Lhisbei

    @ Karine : je ne sais pas s’il est dispo au Québec (mais toutes les bonnes bibliothèques doivent l’avoir en grand format je suppose) . Franchement dans l’écriture et la construction on retrouve ce qu’on trouve beaucoup chez les contemporain que j’ai cité et j’adore ça @ Guillaume : c’est le livre qu’il faut lire en fait pas la chronique [Papy]

  • Cachou

    Je ne sais pas pour la Salle 101, mais j’ai lu quelques critiques mitigées et une plutôt déçue chez Nébal. Mais bon, je suis d’accord avec toi, c’est un foutument bon bouquin ^_^. Avec les défauts que tu dis (et qui ont fait que je l’ai un peu moins aimé), mais si plus de livres étaient de cette qualité-là…
    Bref, Spinrad va rentrer dans mes « bibliographies à explorer » de l’année! ^_^
    (merci pour le conseil)(mais tu l’as eu gratuit, c’est pas bien ça ;-p)

  • NicK

    errare humanum est, sed perserave diabolicum (si je me souviens bien)
    Bon ce livre a un problème, un ENORME problème : 890 pages, cela fait au moins 700 de trop. :p