Aqua™ – Jean-Marc Ligny

Aqua™

de Jean-Marc Ligny

L’Atalante – 730 pages

En 2030 les cataclysmes climatiques se succèdent, redessinant notre planète et dévastant les installations humaines. A cause du réchauffement climatique, le niveau des eaux monte régulièrement submergeant une partie des terres, ouragans, tsunamis et autres catastrophes deviennent de plus en plus fréquents. Les nations se replient de plus en plus sur elles-mêmes. Les inégalités se creusent, les réfugiés climatiques sont de plus en plus nombreux. L’enjeu majeur n’est pas le pétrole mais l’accès à l’eau potable. Le continent africain, plus encore qu’un autre, souffre de cette pénurie d’eau.
Laurie est française, originaire de Saint-Malo, bénévole humanitaire. Sa maison est régulièrement inondée. Les digues qui enserrent la ville ne tiendront plus longtemps. Seule, elle cherche un sens à sa vie. Les Pays-Bas viennent de subir une attaque terroriste qui visait les digues, un quart du pays se retrouve submergé et Rudy perd sa femme, sa fille et sa vie. Réfugié climatique il erre dans les bas-fonds d’une société dans laquelle il était auparavant parfaitement intégré. Un hacker pirate un satellite et découvre une nappe phréatique géante au Burkina Faso, déclenchant une bataille pour obtenir les droits d’exploitation entre le gouvernement de ce petit pays moribond et Ressourcing la multinationale propriétaire du satellite . Au milieu de cette bataille, Laurie se trouve chargée par l’ONG dont elle dépend de convoyer le matériel de forage au Burkina Faso. Elle recrute donc Rudy pour un périple dangereux. Pendant ce temps Fuller, PDG de Ressourcing cumule ennuis de santé et familiaux. Sa femme est persuadée d’avoir donné naissance au Messie. L’enfant, lourdement handicapé, est vite récupéré par la Divine Légion, une secte apocalyptique.

Je vais ajouter ma voix au concert de louanges qui a dans le passé entouré ce roman. En 2007 il a reçu le prix Bob Morane, le prix Rosny aîné, le prix « Une autre Terre » des Imaginales et le prix Julia Verlanger. Aqua™ distribue des claques, remet quelques pendules à l’heure et oblige à réfléchir un tantinet à ce que nous sommes en train de nous faire (l’homme est un loup pour l’homme c’est connu je sais mais quand arrêterons-nous les conneries ?). J’ai longtemps traîné avant de faire un billet sur ce roman (procrastination mais pas que) mais en ce moment je suis en pleine lecture de Il est parmi nous de Norman Spinrad et les deux livres entrent en résonance malgré leur nombreuses différences. Que sommes nous en train de faire ? Quel avenir nous préparons-nous ? De quelle société voulons-nous ? Celle présentée par Jean-Marc Ligny a de quoi faire peur, d’autant plus peur qu’elle est crédible dans son « chacun pour soi et les autres peuvent crever ». Aqua™ est un roman engagé (et nous ne parlons pas de politique ni d’écologie) qui met le doigt où ça fait mal, écrit avec les tripes (et bigrement bien écrit) mais qui garde une lueur d’espoir. Malgré sa taille (730 pages)  – et j’allais dire malgré son poids, au sens propre comme figuré, Aqua™ n’est jamais ennuyeux, ni démonstratif. La narration alternée donne un rythme haletant, les histoires parallèles se rejoignent dans un final stupéfiant. La poésie du verbe, la beauté des paysages (en témoigne l’extrait plus bas)  et l’humour de l’auteur viennent contrebalancer la noirceur du monde décrit. A la fois roman d’idée et page-turner, c’est un roman incontournable. Que voulez-vous que j’ajoute à cela ? Ah si je peux ajouter ceci : si vous avez aimé Le Porteur d’eau de Jean-Marc Ligny dans Bifrost n°56 et Demain une oasis d’Ayerdhal vous ne pourrez qu’aimer Aqua™. Alors lisez-le !

L’extrait :
Dunes rondes, lascives, mamillaires, creusées comme des hanches ou bombées comme des ventres, en forme d’arcs ou de croissants, pentes brillantes argentées, abrupts versants bruns, ondulations vanille et friselis caramel, dépressions rousses, pelades gypseuses des gassi, sable ridé des feidj, couloirs et passages telles des entrées de labytinthes, sculptures ocre-rouge des rochers corrasés par le vent évoquant quelque antique animal pétrifié… Océan aux vagues lentes, énormes et imperceptibles, ourlées d’écume de quartz, nervurées de dentelle éphémère et délicate, à la pureté toujours recommencée… que brise parfois une ligne sinueuse et fugace de traces de pas, de pattes, de pneus, ou bien un objet abandonné : vieille théière émaillée, morceau de pare-chocs, bouteille plastique, guerba craquelée… Parfois, une qobba de pierres blanchies à la chaux signale qu’ici repose un sage ou un marabout, un esprit du grand désert. Long serpent noir aux écailles de silice, la route s’étire plus ou moins droit à travers l’erg, ensevelie par endroits sous des dunes naissantes, contournées ou déchirées par les camions. Rudy ralentit l’allure, impressionné par cette mer lente à la houle chtonienne, ces crêtes aveuglantes échevelées par le vent, ces canyons d’ombres mauves où dansent les esprits en volutes de sable. Il a le sentiment de profaner un temple dédié aux dieux élémentaires, où l’homme n’aurait pas sa place si les carcasses et détritus qui jalonnent les bas-côtés ne soulignaient pas de longues années de profanation humaine… Plongé dans son trip mystique informulé, il s’enlise bêtement dans une dunette qu’il aurait pu aisément contourner.

Défi SF 3 / 3

 

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