La dernière fée de Bourbon – Ophélie Bruneau 10


La-derniere-fee-de-BourbonLa dernière fée de Bourbon

D’Ophélie Bruneau

Le Chat Noir – 324 pages

Nous sommes en 1873, sur l’île de la Réunion ou plutôt l’île Bourbon. Dans notre ligne temporelle, en 1810, pendant les guerres napoléoniennes, l’île de la Réunion est perdue au profit des Anglais. Elle sera rétrocédée à la France lors du traité de 1814. Dans l’univers uchronique imaginé par Ophélie Bruneau, l’île est restée dans le giron des Anglais.
La jeune Elizabeth Payet, affectueusement surnommée Lisha par ses proches, a été élevée sur l’île Maurice par une famille d’accueil. Comme dix-sept autres enfants, elle a été retirée à ses parents, pour les punir d’avoir, avec l’aide des français, conspiré contre le pouvoir en place. Le gouverneur anglais de l’île a péri pendant la fronde. Son successeur a fait déporter ou décapiter les coupables, et, s’inspirant du système des otages royaux pratiqué dans la Rome antique, a exilé les enfants des complices dont les crimes n’avaient pas mérité une sanction plus radicale. Ces enfants, élevés par des familles tout à fait convenables, sont investis bien malgré eux d’une mission : revenir sur l’île Bourbon dès leur 18 ans, fonder un foyer et servir d’exemple à tous. Déracinés, punis alors même qu’ils ont toujours été innocents, à leur retour sur l’île ils deviennent le point central de tous les regards, leurs faits et gestes surveillés, leurs destins entravés.
Lisha a de la chance. Elle va, avant de revenir sur Bourbon, épouser Narcisse Blandron, un jeune officier de l’armée britannique, promis à une belle carrière. Son avenir tout tracé, c’est confiante et heureuse (ou ce qu’elle croit être le bonheur) qu’elle rejoint son île natale.

Voilà le canevas de base, un roman d’apprentissage et d’éducation d’une jeune fille de bonne éducation, dans une société victorienne (Londres reste le modèle à suivre, y compris avec ses corsets inconfortable sous le climat des îles Mascareignes). L’élément fantastique réside dans l’existence des diwas, créatures élémentaires sauvages et dangereuses – pour ceux qui ne les comprennent pas et que les Anglais s’échinent à éradiquer. Si Lisha reste le point central de La dernière fée de Bourbon, le devenir des diwas, intimement lié à celui des îles Mascareignes, prend progressivement une place importante.  Entre les Anglais qui les assassinent et les Français qui ne songent qu’à les exploiter, leur avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices. L’histoire part sur des rails très conventionnels (bien que le premier chapitre, introduisant les diwas sur les flancs d’un volcan, indique au lecteur qu’il pourrait bien être surpris) puis emprunte des directions plus inattendues lorsque l’intrigue sentimentale (avec un classique trio amoureux) laisse place à l’intrigue politique : l’île Bourbon n’est pas guérie de ses démons. La révolte – les révoltes – gronde(nt). Lisha, jeune et naïve, ne comprend pas ce qu’il lui arrive et lecteur découvre tout en même temps qu’elle. De pion passif et balloté en fonction des enjeux de tiers puissants ou pas, Lisha s’émancipe peu à peu. Son évolution et celles des personnages secondaires (sa soeur adoptive Hélène, son père Martin, la mystérieuse Kala, qu’elle a embauché comme femme de chambre, ses amours…) se révèlent passionnantes à suivre. Le style est fluide, les dialogue, émaillés d’un parler oral parsemé d’expression créoles, très réalistes. 

Petite étonnement pour moi, La dernière fée de Bourbon est publiée dans la collection Young Adult des éditions du Chat Noir, Cheshire.  Bon, chacun fait ce qu’il lui plaît, mais ce roman aurait tout à fait sa place dans une collection « adulte » (j’allais écrire « normale », mais c’est sectaire…).

En définitive, La dernière fée de Bourbon constitue une bonne surprise : des personnages bien dessinés, bousculés par les tumultes de l’histoire, dans un univers uchronique exotique original, une forme de militantisme sous-jacent (pour l’émancipation des femmes, des créatures magiques, pour la liberté et la tolérance), tout ce que j’aime en somme.

Nous nous battons pour la liberté de Bourbon. Par définition, aucun combat n’est moral. Arrive toujours un moment où la violence touche des gens qui n’avaient rien demandé.

PRIX UCHRONIE 2015Lu pour le Prix ActuSF de l’Uchronie 2016
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