Emet North
Denoël Lunes d’encre – 304 pages. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Goullet
Entre autres univers est le premier roman d’Emet North traduit en France.
Multivers
Raffi (Raphaela), jeune chercheuse en physique, étudie la matière noire dans un laboratoire. En décalage avec son travail, son corps et sa vie, elle trouve un point d’ancrage dans Britt, une artiste qu’elle aurait pu rencontrer enfant. Le roman explore alors les versions multiples de cette existence : et si elle lui avait parlé ? Et si leur lien avait changé sa trajectoire ?
Chaque chapitre ouvre sur un univers parallèle, où Raffi vit une variation de son histoire. Raffi se redéfinit à travers les univers, tour à tour femme, non-binaire, hétéro, lesbienne ou bisexuelle. Ces réalités divergentes sont autant de miroirs d’une quête d’identité et de sens. À chaque univers correspond une variation sur ce qui a été perdu ou manqué : le texte explore les conséquences surtout émotionnelles des choix et des non-dits, et pose la question de la possibilité ou l’illusion de réparer le passé en changeant de monde.
Une infinité de possibles
Raffi, chercheuse en cosmologie, est un personnage qui se cherche. Gender-fluid, son identité se modifie selon les mondes traversés et le roman joue avec les pronoms et les désignations sans jamais les figer (iel). C’est par ses tentatives, ses doutes et ses obsessions que le récit avance. Raffi tente de saisir ce qui, dans sa vie, fait sens. Britt, l’aimée manquante, constitue le point focal du roman. Artiste et sculptrice, elle incarne une autre manière d’habiter le monde, qui fascine Raffi. Brett est une figure autour de laquelle s’organisent les désirs, les regrets et les possibles de Raffi.
Autour d’elles, le roman multiplie les occurrences de figures secondaires — famille, collègues, amants — qui réapparaissent sous des formes variées, ce qui donne au texte une dimension presque expérimentale, au risque parfois de la confusion.
Roman multiple
Chaque chapitre constitue un récit presque autonome. Leur agencement compose un kaléidoscope narratif. Le roman ne suit pas une trame linéaire : il s’agit plus d’un empilement de possibles qui se répondent, au risque parfois de perdre le lecteur. Il faut accepter de se laisser porter.
Le récit est fragmenté et alterne entre réalisme et spéculations parfois très oniriques, étrange ou déconcertant. Dans sa structure comme dans son propos, le roman propose une science-fiction introspective, où la multiplicité des univers sert avant tout à poser une question simple et vertigineuse, intime et universelle : que reste-t-il de nous lorsque tout pourrait être autrement ?
Un extrait
S’il existe un million d’univers, je pense qu’il y en a 999 999 où je n’ai rien fait pour sortir te retrouver le soir de la mort de Calypso. Où nous ne nous sommes plus jamais adressé la parole. Où je n’ai pas pu t’appeler cette nuit-là. Où tu es toujours en vie. Mon psychothérapeute no 2 m’a dit que penser ainsi revenait à m’accorder trop de pouvoir. Que rien de ce que j’aurais pu faire ne t’aurait empêchée de passer à l’acte à un moment ou à un autre. Mais je n’y crois pas. À mon avis, il y aura dans la vie de certains d’entre nous des moments où nous serons sur le fil du rasoir entre ici et ailleurs, et le côté vers lequel nous basculerons n’aura rien à voir avec nos décisions et nos désirs, ni avec le destin ; il sera uniquement dicté par les circonstances. Par le côté où souffle le vent. Par une parole insupportablement cruelle de quelqu’un qu’on aime. Par le fait qu’une amie décroche le téléphone quand il sonne et sonne encore.
Pour aller plus loin
- Lire les avis de Boojum, Just a word, L’Épaule d’Orion, Boojum.


