De Katia Lanero Zamora
Argyll, collection RéciFs – 128pages
Et si le régime parfait était en réalité une prison ? Dans une communauté isolée, des femmes se soumettent à un programme extrême censé faire d’elles des “déesses”. Derrière les sourires impeccables, les tiny houses épurées et les discours sur le bien-être se cache pourtant un système autrement plus inquiétant.
Bienvenue à Re:Start, un paradis toxique
Avec Re:Start, Katia Lanero Zamora nous plonge dans un village utopique en apparence, où les Lumineuses vivent sous l’autorité de Geneviève Legrand, gourou charismatique du programme, et de Shannon, une IA omniprésente qui surveille chaque geste du quotidien. Leur objectif ? Atteindre une perfection physique absolue grâce à un protocole mêlant régime draconien, gélules minceur, exercices intensifs et chirurgie esthétique.
Les femmes gravissent des échelons (Lumineuse, Semeuse, Égérie…) selon leur conformité au modèle imposé. À la clé : reconnaissance, privilèges et ascension sociale. En cas d’écart, les sanctions tombent immédiatement. Tout est mesuré, évalué, contrôlé.
Derrière cette façade lumineuse se cache une réalité sordide. Dès les premières pages, le prologue, glaçant, frappe de plein fouet : Calliste, affamée, se mutile pour manger sa propre chair, incapable d’accéder à la nourriture verrouillée par Shannon. La violence de cette scène d’ouverture donne le ton : sous les promesses de renaissance personnelle et de maîtrise de soi se dévoile un univers fondé sur la privation, l’humiliation et l’autodestruction.
Mona, la meilleure amie de Calliste au sein de la communauté, est en réalité une policière infiltrée. Chargée d’enquêter sur la disparition de trois Lumineuses, elle cherche à comprendre ce qui se joue réellement derrière les murs de cette communauté coupée du monde. Mais à mesure qu’elle s’enfonce dans Re:Start, la frontière entre sa mission et sa propre identité devient de plus en plus floue. Entrée dans le programme avec une distance professionnelle, persuadée de pouvoir observer le système sans s’y perdre, elle se retrouve peu à peu happée par les mécanismes d’emprise psychologique et le puissant sentiment d’appartenance que la communauté entretient. Cette élément donne au texte une dimension de thriller psychologique très efficace.
Quand le corps devient l’ennemi
Ici, la beauté n’est pas un idéal, mais une obligation. Les Lumineuses sont réduites à leur apparence, et leur valeur dépend de leur silhouette, de leur peau et de leur jeunesse. Le langage utilisé est spirituel (« votre corps est un temple », « devenir une déesse »), mais il masque une réalité oppressive : les femmes sont punies en cas d’écart, et leur corps devient un champ de bataille. Les cérémonies d’accueil célèbrent la « beauté acquise par l’effort », mais, en réalité, elles normalisent la souffrance. La faim, la douleur et l’épuisement rythment le quotidien des Lumineuses. Derrière les promesses d’épanouissement personnel se cache une violence permanente. Katia Lanero Zamora livre ici une critique acerbe des normes sociétales amplifiées par la publicité et les réseaux sociaux qui poussent les femmes à haïr leur corps et exploitent un mal-être qu’ils accentuent.
Sectarisme et capitalisme : un système prédateur
Au-delà du culte de la beauté, Re:Start fonctionne aussi comme une critique des mécanismes sectaires modernes. Tous les éléments sont présents : une dirigeante charismatique, un isolement du monde extérieur, des rituels collectifs, une surveillance constante et une dépendance économique soigneusement entretenue.
Les Lumineuses vendent les produits Re:Start tout en finançant elles-mêmes leur propre enfermement. La novella évoque ainsi certains mécanismes des systèmes de MLM (Multi-Level Marketing) où les membres deviennent simultanément consommateurs, vendeurs et outils de promotion du système qui les exploite. Et montre comment l’aliénation peut aujourd’hui prendre les traits séduisants du développement personnel marchandisé.
Une écriture immersive
Le récit avance à un rythme effréné : l’action se déroule sur un laps de temps très court, créant une tension constante et une véritable sensation d’étouffement. Les dialogues froids et mécaniques de Shannon renforcent le malaise, tandis que les descriptions des corps, de la faim et des injonctions à la perfection rendent certaines scènes particulièrement marquantes.
Katia Lanero Zamora adopte une écriture très visuelle et directe. Les descriptions parfois crues accompagnent parfaitement la violence psychologique et physique subie par les Lumineuses et donnent au texte une atmosphère oppressante du début à la fin.
Katia Lanero Zamora signe ici une novella percutante, où body-horror, thriller et critique sociale s’entremêlent pour dénoncer les dérives du culte de la beauté en poussant à l’extrême des mécanismes déjà présents aujourd’hui : obsession de la minceur, marchandisation du bien-être, surveillance des corps et injonction permanente à l’amélioration de soi. Re:Start choque, interpelle, et ne vous lâche plus – à l’image de son héroïne, Mona.
A lire absolument.
Un extrait du journal intime de Calliste
Je crois que j’ai toujours détesté les regards posés sur moi. Dès l’enfance, je me souviens des gens qui disaient « mais quelle jolie petite fille ». Trop jolie, à mon avis, pour que monsieur Lemaître, le gendarme, me dise un jour, en regardant à l’intérieur de mon T-shirt : « Tu vas être une sacrée cocotte. J’ai hâte de voir tes beaux nénés quand ils vont pousser. » J’avais six ans. C’est quand même fort bizarre de vouloir être jolie parce que ne pas l’être est une promesse de gros soucis dans ce monde et, en même temps, de ne pas vouloir l’être pour ne pas que des gros dégueulasses comme monsieur Lemaître tirent le col de notre T-shirt pour contempler nos nénés.
N. B. : je l’ai jamais dit à mon père parce que, déjà petite, je savais que s’il l’apprenait, il allait tuer monsieur Lemaître.
Pour aller plus loin
- Julia Verlanger 2025
- Lire les avis de : Les lectures du Maki, Nevertwhere, Nocher des Livres, Yuyine, Zoé prend la plume, Syndrome Quickson, Le Bibliocosme, Le Chroniqueur, Au Pays des Cave Trolls, Mondes de poche, Les Blablas de Tachan


