La Maison au bord de la mer – Élisabeth Vonarburg 6


La Maison au bord de la mer

d’Élisabeth Vonarburg

Alire – 275 pages

La Maison au bord de la mer est l’un des recueils de nouvelles d’Élisabeth Vonarburg qui végétait dans ma PAL. Il y a trop de livres qui végètent dans ma PAL c’est un fait. Le Québec en septembre de Karine me donnait une bonne occasion de repêcher le premier deux recueils de nouvelles en ma possession depuis 2008, La Maison au bord de la mer et Le jeu des coquilles de Nautilus. Et comme toujours avec les textes d’Élisabeth Vonarburg, une fois la lecture commencée, je me suis mordue les lèvres tout en m’invectivant mentalement d’avoir été assez stupide pour attendre si longtemps avant de les lire. J’étais à deux doigts de me mettre des baffes…  C’est toujours la même phrase qui me revient en tête, celle de l’émerveillement ressenti lors de la première rencontre avec les écrits d’Élisabeth Vonarburg : « On peut écrire ce type de SF là et de cette façon là ?! ». Nouvelles perspectives. Dé-zingage de portes. Vertige assuré.

D’Élisabeth Vonarburg j’ai lu Les Chroniques du Pays des MèresLe Silence de la Cité et les cinq tomes du cycles de Tyranaël. Jamais, mais jamais, c’est-à-dire, permettez-moi d’insister, pas une seule fois, je n’ai été déçue par la plume de l’auteur. Et à chaque fois j’ai pris une claque – qu’elle porte sur le fond ou sur la forme. Certains de ses romans ne sont pas faciles d’accès – on peut parfois se perdre dans les méandres de la narration des Chroniques ou des Rêves de la Mer, premier opus de Tyranaël – mais ils ont tous en commun une richesse des thématiques, des histoires complexes dans des sociétés toutes aussi complexes. Et La Maison au bord de la mer n’échappe pas à cette règle tacite. Tous les textes portent des questions et ouvrent des pistes de réflexion à défaut de proposer des réponses qui n’en seraient de toute façon pas. Il est rare aussi que, dans un recueil, que toutes les nouvelles soient d’une même qualité. Ici il n’y en a pas une qui dépareille, pas une qui puisse être qualifiée de dispensable ou même, simplement, de mineure. Mais parlons donc des sept nouvelles au sommaire. Chaque nouvelle peut se lire indépendamment mais elles s’inscrivent dans un même univers, un monde d’après (dans le temps) le nôtre, un monde secoué par des cataclysmes climatiques, un monde où l’océan recouvre peu à peu les terres, où des étendues de terre se désertifient, où la natalité décroît et où les astéroïdes sont exploités voire colonisés comme stations spatiales. Des zones entières ont été irradiées, des mutations humaines, animales, existent. La reconstruction est teintée de nostalgie pour ce passé enfui. Et nous sommes à Baïblanca, capitale de l’Eurafrique, située à l’extrème sud de l’Espagne. Le recueil explore principalement deux thématiques : l’identité et l’humanité. Dans chaque nouvelle, l’art (sculpture, peinture mais aussi art du spectacle vivant), la façon de le concevoir, sert de filtre, de tamis, de prisme pour explorer ces thématiques.

Dans « Oneiros » se pose la question de la construction de l’identité et de la différenciation de jumeaux. Mari tente de se construire sans son frère. Le rêve, la réalité inventée, un moyen d’exploration déjà utilisé par Élisabeth Vonarburg dans d’autres textes, vient densifier la narration : une histoire dans l’histoire vient brouiller les repères du lecteur et dévoiler la psyché du personnage.

Dans « Band Ohne Ende » nous faisons la connaissance d’une métame, une mutante capable de se métamorphoser à volonté, qui tente, sans sombrer dans la folie, de se construire (et de se déconditionner par rapport à son éducation et des freins qu’elle impose) une identité : sexuelle d’abord puisqu’elle peut changer de sexe à volonté, humaine ensuite parce que sa différence fait d’elle un monstre aux yeux des autres.Mais la folie qui touche les métames (amok) n’est-elle pas aussi une forme de lucidité ? Normes et conventions, sources d’émancipation pour les uns et d’aliénation pour les autres…

Rupture de ton avec « Dans la fosse ». Bienvenue à la Toison d’Or, bar qui accueille les déviants, les bizarres, les paumés (métames ou simples humains). Prenez un Caméléon en compagnie de Karel, musicien échoué là, et laissez le vous guider vers l’envers du décor et dans les coulisses.

Dans « Les Dents du dragon » c’est tout un pan de l’histoire des métames qui nous est révélé au travers d’un dialogue entre deux personnages très forts : de leur identification à leur exil forcé en passant par des expérimentations pour apprivoiser, reproduire la mutation. Manipulations génétiques, manipulations des masses, luttes d’influence retracent l’histoire d’un « presque » peuple condamné à la souffrance.

« Janus » revient sur le terrain de l’art. Nous suivons des sculpteurs. Mais leurs statues sont bien particulières : ce sont des biosculptures, faites de matière synthétique et vivante. Peu à peu, perfectionnement après perfectionnement, un sculpteur peut-il devenir un Prométhéen ?
« Je ne pouvais pas avoir peur d’une statue sous prétexte qu’elle durerait plus longtemps que moi !
Ils n’ont pas insisté. Ils attendaient que je comprenne par moi-même, ils ne voulaient pas me brusquer. Nous nous sommes mis au travail dès le lendemain.
Une statue de matière synthétique vivante, au comportement physique volontaire et donc aléatoire en dehors des simples réflexes. Une statue capable de réagir à tous les stimuli extérieurs, de parler, de penser en l’absence même de stimuli extérieurs. Un système quasiment dynamique. Ce n’est plus tellement une statue. Ça ressemble beaucoup à un être humain.
Et ça vivrait plus longtemps que moi. »

Dans « La Maison au bord de la mer » nous suivons un artefact, une création artificielle, « descendante » en quelque sorte des biosculptures. Sa particularité : elle a été enfantée. Les frontières déjà perméables et conceptuelles entre vie artificielle et vie organique se brouillent un peu plus encore. Qu’est-ce qui fait l’être humain après tout ?

Dans « … Suspends ton vol », nous nous intéressons à un autre artefact : un Sphinx dont le rapport au temps – et la naration de l’auteur par contre-coup – diffère du nôtre. Créé juste avant l’interdiction des biosculptures, cette sphinx (oui elle est sexuée) nous permet de mieux appréhender ces dernières (limitation de la durée de « vie », programmation…) et, par un effet miroir, nous renvoie à nos propres limitations et notre mortalité.

L’écriture d’Élisabeth Vonarburg n’est pas toujours facile d’accès ; La Maison au bord de la mer condense en 275 pages ce que d’autres auteurs auraient eu besoin de d’étaler sur 700. Protéiforme, précise, dense, elle émeut et n’oublie pas de faire poétique quand l’occasion s’y prête. Encore une fois je n’ai pas été déçue et, une chose est sûre, je n’attendrai pas l’année prochaine pour lire Le jeu des coquilles de Nautilus.

 

            

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6 commentaires sur “La Maison au bord de la mer – Élisabeth Vonarburg

  • Karine:)

    Tu donnes envie de lire ces nouvelles! Je n’ai pas tout lu de Vonarburg mais je n’ai jamais été déçue à date non plus! Merci pour ta participation.

  • Lhisbei

    @ Lorhkan : oui, ce n’est pas pour rien que E. Vonarburg est considérée comme une Grande Dame de la SF @ Karine : de rien. j’aurais aimé participer plus (tu ne veux pas prolonger un peu ton mois de septembre québécois ? ) @ Yueyin : bonne lecture !

  • Vert

    J’avoue avoir un peu buté sur ce recueil, mais quand je l’ai lu je sortais de Tyranaël, j’avais besoin d’une pause je pense. Faudra que je retente, en plus tout ce qu’elle a dit sur ses recueils à Epinal m’ont bien donné envie de m’y mettre ^^

  • GeishaNellie

    Je l’ai acheté car il était en spécial, mais je ne l’ai pas encore lu, j’ai essayé Chroniques du Pays des Mères mais je n’ai pas embarqué et je l’ai laissé tomber, mais la description que tu donnes de lui me donne le goût de le lire ! Tout le monde parle tellement en bien de cette auteure, je voudrais vraiment la découvrir !!