Espérer le soleil – Nelly Chadour

Espérer le soleil

De Nelly Chadour

Les Moutons électriques – 256 pages (371 pages sur la liseuse…)

Londres, au début des années cinquante. Le soleil fuit un monde engoncé dans un hiver nucléaire que l’on doit aux bombes atomiques de Staline. Pire, les créatures de la nuit sont sortis des ombres. On les appelle les Rôdeurs, mais leurs formes sont multiples : goules, vampires, spectres, sorcières ou adeptes de déités passées. Dans ce décor post-apocalyptique, plusieurs destins se croisent au moment où des enfants sont enlevés par une étrange créature de feu. Tant que le phénomène ne touche que les gamins des quartiers pauvres, la police s’en désintéresse. Mais lorsque les enfants des sujets de sa majesté disparaissent, les autorités britanniques décident de lancer Vassilissa Prekrasnaïa, une vampire russe sur les trace du Rôdeur responsable. James Hawkins, ponte de la mafia locale au passé de résistant espagnol, s’intéresse aussi aux disparitions qui gênent son business (ces enfants pauvres sont une main d’oeuvre à pas cher et la police qui vient enquêter dans les quartiers mal famés ralentissent le rythme des affaires). Lorsque les frères de Satinder Kaur Sodhi, jeune fille sikhe qui vient de perdre sa mère, disparaissent, elle rejoint le cercle des adoratrices de Kali et décide de retrouver et libérer ses frères. Arthur Smitty, un photographe américain émigré, est le personnage qui les relie tous, malgré lui. Et lorsqu’il rencontre Gwen Dryland, atteinte d’anhédonie depuis , il découvre l’envers du décor d’une famille de riches industriels.

Espérer le soleil est une uchronie post-apocalyptique teintée de fantastique complètement barrée, mais jamais décousue ou incohérente. Une gageure quand on voit le nombre de personnages qui hantent ces pages et qui portent un regard différent sur les évènements. La narration intègre des flashbacks qui permettent au lecteur de mieux connaître certains personnages et leur donnent de la densité. Nelly Chadour manie tout aussi bien l’ironie que l’humour, sans oublier de balancer quelques traits bien sentis. Tous les arcs narratifs convergent de manière assez classique, mais le rythme sans temps mort garantit une lecture sans ennui. le mélange des figures issues de différents folklore fonctionne bien. La fin surprend quelque peu quand l’histoire prend un chemin inattendu. En définitive, ce roman enlevé constitue une bonne surprise.

Smitty bénit sa taille réduite qui lui permit de se faufiler jusqu’à l’entrée du métropolitain. Autour de son cou se balançaient deux appareils-photo, tels de lourds gris-gris de métal et de verre. Petit bonhomme entre deux âges, Arthur Smitty ne payait pas de mine avec son mètre cinquante, son ventre aussi rebondi que son nez rond et ses épais sourcils touffus. Il avait pourtant quitté la Galicie à dix ans et traversé seul l’océan Atlantique pour retrouver un oncle à New York, puis il avait été naturalisé citoyen américain. Il avait exploré les bas-fonds de la Grosse Pomme, immortalisé les morts violentes des plus grands criminels, couvert deux guerres et reçu une balle dans l’avant-bras gauche. Aux États-Unis, on le considérait comme une sorte de légende vivante. Ici, à Londres, il était un immigré parmi d’autres. Sauf qu’il avait la chance d’être blanc, anglophone et l’un des meilleurs photographes en activité.
« Tout est sous contrôle, ladies and gentlemen, gardez votre calme, répétait un policier les mains levées.
— Keep calm and carry on », ricana bruyamment Smitty en exhalant un énorme nuage de condensation.
Le flic, un quadragénaire aux épaules tombantes, arbora un air dégoûté en le voyant.
« Ah, Peeping Thumb1… Merveilleux, il ne manquait plus que toi pour ensoleiller la journée. »
Malgré l’évocation de ce surnom peu flatteur se référant à son gabarit à ras du bitume, Smitty s’esclaffa avant d’aveugler sciemment le Bobby avec le flash de son Rolleicord.
« Très heureux d’apporter un soleil métaphorique pour remplacer celui qui nous boude depuis six ans, agent Wilson.
— Espèce de sale petit… »
L’agent incommodé par l’éclair artificiel ne put compléter son insulte. Un mouvement, comme une houle, porta la foule en avant.
Une silhouette au pas traînant venait de sortir de l’ombre de la station. Les policiers s’en écartèrent à la hâte.
Smitty lâcha son Rolleicord et leva son deuxième appareil, un vieux Speed Graphic qui l’avait suivi depuis la guerre civile espagnole. Il l’avait équipé spécialement pour le genre de client qui se profilait maintenant sous l’éclairage jaune des lampadaires et s’immobilisait face à un rassemblement de visages inquiets et curieux. Des rictus de mépris en plissèrent certains.
Engoncée dans un vieux manteau de l’Armée rouge taché de sang et chaussée de bottes de cosaque en cuir craquelé, la nouvelle venue s’offrait en contrepoint souillon de l’élégance des Londoniennes. Seuls ornements à sa mise négligée, deux longues plaquettes de bois peintes à l’or fin et représentant des figures religieuses étaient suspendues à son cou. À première vue, elle ressemblait à une de ces émigrées russes qui traversaient régulièrement le désert carbonisé qu’était devenue l’Europe centrale pour trouver refuge au Royaume-Uni. Mais les yeux bleus, glace ardente rayonnant entre les longues mèches de cheveux emmêlées, et les canines de louve chevauchant des lèvres luisantes de sang racontaient une tout autre histoire : les autorités londoniennes avaient lâché Vassilissa Prekrasnaïa sur un Rôdeur de la nuit.

Lettre C
Challenge ABC littérature de l’Imaginaire 2018

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