Mordred – Justine Niogret 10


Mordred

De Justine Niogret

Mnémos – epub 168 pages

Mordred n’est pas le personnage le plus aimé de la légende arthurienne. Hollywood en a même brossé un portrait assez vilain et sans nuances. Toujours vêtu de noir, toujours en colère, haineux, rebelle, il ne respecte ni règles, ni hommes, ni bête. Il est le traître, le conspirateur et le meurtrier d’Arthur. Ses motivations, peu explorées, sont assez basiques : jalousie, soif de pouvoir et frustration. Dans son roman, Justine Niogret se positionne à l’exact opposé de la démarche grand public hollywoodienne : tout en nuances sans pour autant trahir la légende arthurienne. Pas de décorum exubérant, Camelot se réduit à une banale place fortifiée. Merlin et Morgane brillent par leur absence, Guenièvre n’est qu’une ombre. Au premier plan, Mordred et, pour les seconds rôles quelques personnages : Arthur, Morgause et Polîk, parasite tourmenteur de Mordred. Épure et sobriété. Mordred aime Arthur malgré l’ambiguïté de leur relation, il ne respecte pas les règles des hommes car elle ne font pas sens pour lui ; il vit en marge de leur monde, ne connaît et reconnaît que celles inculquées par sa mère, Morgause, pendant les années d’enfance passées dans la forêt. Mordred est au carrefour de deux mondes, au point de bascule de deux époques : celle où l’homme comprend la nature, son pouvoir et sa magie laisse peu-à-peu place à celle où il commence à la dominer mais perd sa compréhension et se coupe d’elle et de ses bienfaits.

« Mordred avait quatorze ans, et c’était la veille de son adoubement. Il vivait au château depuis quelques années, suivait les leçons, apprenait les armes. Des occupations qu’il supportait comme on se l’impose en attendant autre chose ; un plat mal cuisiné pour manger un fruit juteux et cuit dans son sirop, un jour de brumes pour voir venir l’été et ses matins empoissés de soleil. Comme on suit les adultes sans tout saisir, en espérant un jour pouvoir les comprendre.
Lui, Mordred, était sage et parlait peu. Les autres jeunes garçons, les autres pages, lui semblaient lointains, ombreux, et Mordred donnait plus d’attention aux chiens de la cour et aux faucons qu’aux êtres humains autour de lui. Les premiers lui rappelaient sa mère et la forêt, les collines et les plantes ; et les seconds lui donnaient, dans la bouche, le goût des pierres et des phrases qui n’expriment rien. Le pas-encore-chevalier pensait à Morgause. Il aurait aimé la voir. Sa maison, les fleurs pendant à son plafond, les plantes et les racines secrètes, celles dont Mordred avait appris les noms. Autrefois, sur sa table à travailler, Morgause gardait des œufs de coucou ouverts en deux, renversés en bols minuscules et tout culottés d’encre, leur coquille turquoise et bleu dur, mouchetée de rouge, de noir et d’ocrillon. Mordred aurait aimé tenir cette laque froide, cette nacre brute dans ses paumes, au lieu du manche de son épée. »

Pour nous plonger dans la vie de Mordred, Justine Niogret le met en scène faible et souffrant. Cloîtré dans sa chambre suite à une mauvaise blessure au dos reçue en tournoi, il peine à se mouvoir. La souffrance ne le quitte jamais. Le sommeil n’est guère réparateur ou apaisant et, de cauchemars en rêveries éveillées, Mordred revoit défiler sa vie. Le roman se révèle être un récit intime, introspectif, au plus près d’un personnage torturé physiquement par sa blessure et psychologiquement par Polîk, sans pour autant oublier d’évoquer le bruit de la guerre, la fureur des batailles, la violence au combat et le sang par le fer.

A chaque roman, Justine Niogret parvient à écrire quelque chose de différent et pourtant, son style, sa voix, sont reconnaissables entre tous. Mordred n’échappe pas à la règle. Poésie et nostalgie y côtoient le tragique et l’épique. Et pour un taiseux, Mordred a beaucoup à dire. Si je devais juger ce roman à l’aune des précédents déjà lus, j’aurais tendance à le faire figurer en bonne place à côté de Chien du heaume et au dessus de Mordre le bouclier (échaudée par les retours négatifs, je n’ai pas encore tenté Gueule de truie). Je placerais même Mordred un cran au dessus de Chien du heaume car plus ciselé, plus dense – tout comme son personnage, l’auteur est économe en mots mais parvient à faire passer beaucoup – et mieux maîtrisé sur la fin. Avec Mordred nous avons ici un très bon cru « Niogret », un millésime. Ceux qui ont apprécié les précédents romans de Justine Niogret ne seront pas déçus. Mais si vous n’avez aimé ni Chien du heaume ni Mordre le bouclier, alors passez votre chemin.

Un dernier extrait :
« Mordred hésita, chercha les mots. Il essaya de trouver comment dire la peur, le manque de regrets, l’envie, la colère. La façon dont les souvenirs rongeaient son sommeil, la fatigue terrible qui le mâchait mollement, qui le rendait sable ; la vie qui n’en était plus une, la perte de soi. L’abandon de la douleur, par la mort ou la guérison. Comment tout dire ?
— Je me sens prêt, répondit-il, et cela suffit. »


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