Le projet Abraxa – Frédéric Delmeulle 2


Le projet Abraxa

De Frédéric Delmeulle

Flammarion – 312 pages

Prenez un sous-marin nucléaire capable de remonter le temps et un groupe d’ado (2 filles, 2 garçons) un poil révoltés par l’injustice du monde. Ajoutez une intelligence articifielle pince sans rire et envoyez le tout dans l’océan Atlantique au XVeme siècle aux trousses de Christophe Colomb… Vous avez sous vos yeux Le projet Abraxa. A l’origine, le projet n’est qu’un devoir scolaire autour duquel travaillent Emma, Zack (le gars cool du lycée, amoureux d’Emma), No (la meilleure copine d’Emma, amoureuse d’elle aussi) et Tim (le premier de la classe, geek, limite nerd). Ce que ne savent pas les camarade d’Emma, c’est que ce projet va devenir réalité. Emma entraîne donc ses amis dans le casse du siècle : pénétrer dans un hangar gardé par ce qui ressemble à des Daleks (mais qui ne sont de que simples robots autoportés) et remettre en marche le Vertov, sous-marin russe capable de remonter le temps. L’objectif : empêcher Christophe Colomb de découvrir l’Amérique en jouant sur la peur du bord du monde avec quelques jeux d’ombre et de lumière. Pas de découverte de l’Amérique, pas de commerce triangulaire, pas d’esclavage. Qui pourrait résister ? Nos quatre amis embarquent donc dans le Vertov mais, arrivés au XVeme siècle, un grain de sable vient pertubrer le plan. Les navires de Christophe Colomb sont suivis, de loin, par des navires portugais. Et le Vertov va par sa simple apparition dans ses eaux déclencher une catastrophe.

Belle intrigue de départ. La narration alterne entre le journal intime d’Emma et le journal de bord d’Alvaro, jeune marin portugais embarqué à bord du Vitória, caravelle lancée à la poursuite de Christophe Colomb. Bonne idée aussi pour mieux appréhender les époques et les sociétés de chacun, mesurer le choc des cultures quand la rencontre se fait et le poids des croyances et superstition. et anticiper sur les conséquences d’une ingérence temporelle. J’ai jubilé jusqu’au deux tiers du roman, au moment où Emma se rend compte qu’elle est tombée amoureuse d’lavaro. Mais pourquoi a-t-il fallu que l’auteur incorpore une histoire d’amour dans tout ça ? Pour compliquer un peu plus le schmilblick (comme si l’intrigue principale ne suffisait pas) ? Pour répondre à un cahier des charges ? Pour plaire à la moitié du public cible c’est-à-dire des adolescentes prêtes à rêver sur un fils de noble du XVème siecle ? Certes, ce dernier a un sens de l’hygiène irréprochable mais à cette époque, sur un bateau où l’eau douce est rationnée, l’hygiène buccale ne doit pas être simple à mettre en oeuvre. d’ailleurs l’auteur le reconnaît : « le XVeme siècle est rempli de gens qui ressemblent à des vieillards édentés et puants, alors qu’ils n’ont pas même quarante ans ». Même en admettant qu’Alvaro soit mignon et propre, on peut faire plus sexy et plus crédible pour une jeune fille moderne (oui, pour qu’on y croie un peu, une histoire d’amour se doit d’être crédible même si elle est insolite). En outre, ce fil narratif n’apporte rien au roman, si ce n’est un peu de drame émotionnel dont, personnellement, je me passe facilement (mais je suis une vieille peau, c’est bien connu).

Même s’il ne m’a pas convaincue sur tous ses aspects, Le projet Abraxa reste à conseiller aux ados et aux amateurs de Young Adult pour son intrigue principale sur le voyage dans le temps. Les petits coups de gueule de l’auteur sur notre joli monde moderne valent aussi le détour. Et pour terminer, Le projet Abraxa donne aussi bigrement envie de tenter les romans pour adultes de l’auteur, romans situés dans le même univers, La Parallèle Vertov et Les Manuscrits de Kinnereth.

Un extrait du journal intime d’Emma qui permet de la cerner :
« Par exemple, l’autre jour, comme on rentrait de chez mon grand-père, débat d’experts plus ennuyeux les uns que les autres à la radio. Et pui soudain, le trait de génie : en voila un qui balance, l’air de rien, que « l’an dernier a été à l’échelle mondiale une année plutôt normale en ce qui concerne le problème de la famine » : environ trente millions de morts sur deux milliards de personnes en sous-alimentation.
Je n’en ai pas cru mes oreilles : trente millions de morts, tout va bien, c’est « plutôt normal », les gars !
Le pire c’eqt que ça n’a choqué personne. Un autre expert a répondu tranquillement qu’il s’agissait d’une grossière exagération, brandie comme d’habitude par des associations humanitaires pour se faire mousser et gratter des subventions. Puis il a expliqué tout pépère que la famine, en réalité, n’avait pas fait plus de dix millions de victimes sur l’année, pourquoi s’inquiéter, et que les vingt millions suivants étaient décédés d’autres chose.
« Autre chose, c’est-à-dire ? » a demandé l’animateur.
Alors là, attention, l’expert a voulu prouver qu’il ‘était pas invité dans les émission pour rien : et donc, démonstration en trois points pour expliquer que les vingt millions qui ne sont pas morts de faim sont crevés des maladies qu’on contracte quand on est affaibli par un estomac vide, et que non, il était navré, mais ce n’est pas la même chose de mourir de faim ou mourir de maladie quand on a faim, il ne fallait  quand même pas raconter ,’importe quoi dans des émissions sérieuses comme celles-là, sous peine de transformer un débat fondamental en opération de désinformation des citoyens, or les citoyens ont le droit d’être clairement informés, etc., sur le même ton pendant cinq bonnes minutes.
Moi j’ai retenu que les vingt millions, eh ben, ils étaient morts quand même. »

Un autre extrait
« La passivité, encore et toujours rumine-t-elle dans le dinghy qui s’éloigne. Cette moisissure rampante de l’esprit, qui permet à tant de gens d’assister à l’insoutenable sans en retirer davantage qu’un peu de mauvaise conscience. Ce n’est pas la noirceur de quelques-uns qui a suffi à pourrir le monde, s’insurge-t-elle : c’est la lâcheté et la passivité du plus grand nombre. »


Lu pour le Prix ActuSF de l’Uchronie 2013


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