Le monde tous droits réservés – Claude Ecken 2


Le monde tous droits réservés

De Claude Ecken

Pocket – 404 pages

Lecture commune avec Cachou.

Le monde tous droits réservés est un recueil de 12 nouvelles de tailles variables et aux thèmes diversifiés. Les plus longs textes, Éclats lumineux du disque d’accrétion et La Fin du Big Bang ont chacune reçu un Prix Rosny aîné. Le recueil entier a reçu, lui, le Grand Prix de l’Imaginaire en 2006.

Sous un titre un peu abscons, Éclats lumineux du disque d’accrétion nous dépeint une société coupée en deux : les désœuvrés et les actifs. A défaut de fournir un emploi la société fournit aux inactifs de quoi vivre dignement. « Nourris, logés, meublés, vêtus, soignés, chauffés et éclairés dans des appartements au prorata de la taille de la cellule familiale, c’est le rêve, le triomphe de la société altruiste et fraternelle ! C’est le minimum vital dicté par la dignité humaine. » Le résultat est pourtant bien différent : un gouffre sépare les deux mondes et la révolte gronde. La critique sociale est virulente mais frappe fort et bien. La fin ouverte apporte une note d’espoir.

La Fin du Big Bang nous plonge dans le quotidien de Damien, qui garde en mémoire tous les changements subis par la réalité dans son monde, et illustre une des théories de la physique quantique, discipline à laquelle je ne comprends rien. Si je me suis attachée aux personnages et à leur destin j’ai eu plus de mal sur les passages plus théoriques et leur implications. La nouvelle s’est étirée (en temps subjectif).

Parlons du reste des textes à présent. Dans la nouvelle qui ouvre le recueil et lui donne son titre, l’information est soumise au copyright et la marchandisation des scoops vont bon train. L’idée de base était louable (permettre d’assurer une rémunération correcte des journalistes notamment) mais, rapidement, Claude Ecken démontre ses limites et décrit avec pertinence la perversion du système. L’Unique, dans sa thématique, rappelle avec bonheur Bienvenue à Gattaca : la sélection génétique a permis d’améliorer l’être humain mais la reproduction ne se fait plus que dans les laboratoires. Chaque modèle donne un type défini de personnalité et l’uniformisation guette. La mise en lumière de Lucien, conçu de façon naturelle et hors la loi, fait l’effet d’une bombe. Ici aussi la fin apporte un espoir d’évolution. Fantômes d’univers défunts nous offre une histoire d’univers parallèle où tous les protagonistes sont des scientifiques et où les dialogues sont prétextes à de nombreux exposés théorique. Autant avouer de suite ma lecture en diagonale de ce texte et la perte de saveur qui en a résulté. Esprit d’équipe est une histoire de clone presque banale. Membres à part entière compense sa prévisibilité par son ironie : une maladie endémique a privé la grande majorité de la population de la possibilité de marcher ; les assis ont remodelé le monde à leur image et les rares « Debouts » ont du mal à trouver une place.

La Dernière mort d’Alexis Wiejack brode une histoire à la chute prévisible sur le thème de l’immortalité par la voie scientifique dans un monde où tout est rationnel et efficace. Même le suicide ne permet pas d’échapper à cette société : Wiejack avait attenté à ses jours pour de multiples raisons, psychologiques, familiales et sociales. Il en avait assez de vivre dans un univers où seuls la compétition et l’espoir d’un avancement justifiaient les rapports humains, où les loisirs étaient déterminés par ordinateur pour satisfaire les pulsions les plus profondes de l’être, où l’homme, enfin, réglait sa vie d’après le profil de sa fiche informatique. En systématisant l’efficacité, l’humanité l’avait élevée au rang d’une monade insipide et vide de sens. La perpétuation de l’espèce se poursuivait pour elle-même, sans autre visée dans l’avenir que le perfectionnement du système, l’élimination de l’inutile et du superflu, le poète devait mourir.

En sa tour, Annabelle apporte une touche de poésie à l’ensemble du recueil en témoigne cet extrait : Durant les repas, je ruminais les phrases qu’elle avait prononcées. Elles me paraissaient toutes plus superbes les unes que les autres. Mes parents utilisaient un langage conventionnel sans grâce, à usage strictement pratique, alors que ma sœur traitait les mots comme des papillons bariolés qui illuminaient sa conversation de couleurs resplendissantes. Elle les époussetait de la poussière de sens qui les empesaient pour les restituer dans toute leur brillance, ils retrouvaient avec elle la fraîcheur de leur innocence. 

Certains textes m’ont paru mineurs : Edgar Lomb, une rétrospective sur le transfert de l’esprit humain dans des corps d’extra-terrestres, La Bête du recommencement où le personnage principal cherche une seconde chance de vivre sa vie et Les Déracinés où les manipulations génétiques ont « végétalisé » des cobayes humains.

Le coda sur lequel se referme le recueil est une petite merveille d’humour et la préface de Roland C. Wagner est à lire pour contextualiser le recueil. D’ailleurs elle peut être lue sur Génération Science-Fiction.

Certaines nouvelles doivent être plus anciennes que d’autres. Parfois la technologie est un peu dépassée : dans une nouvelle par exemple on enregistre encore les données sur des disquettes… Sur le fond le recueil apporte au lecteur du grain à moudre et de nombreuses occasions de réfléchir. Un recueil hautement recommandable donc.

Consulter la bibliographie de l’auteur sur le Répertoire de la Science-Fiction.


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2 commentaires sur “Le monde tous droits réservés – Claude Ecken

  • Cachou

    Je vois qu’on n’a pas été emballées par les mêmes nouvelles (j’ai également trouvé rébarbatives celles dont tu parles).
    Moi j’adore le technoblabla de la dernière, qui m’a bien amusée, même si je n’y ai pas cru. En fait, j’aime bien tous les technoblablas (je m’amuse avec ce terme depuis que je l’ai découvert) de ce recueil!
    « La nouvelle s’est étirée (en temps subjectif). »
    Joli!!!

  • Lhisbei

    @ Cachou : c’est joli ce terme de « technoblabla » . La Fin du Big Bang m’a paru longuette et comme c’est la dernière du recueil j’ai trouvé ça dommage de terminer la lecture sur une impression plus mitigée