Aucun homme n’est une île – Christophe Lambert 9


Aucun homme n’est une île

De Christophe Lambert

J’ai Lu Nouveaux Millénaires – 282 pages

Des uchronies cubaines, disponibles en français, il y en a peu. Avec pour point de divergence la crise des missiles de Cuba, je n’en connais qu’une seule, le tome 9 de la série BD Jour J – Apocalyse sur le Texas. Et encore, ici l’uchronie porte sur l’après crise de Cuba puisqu’ici elle a débouché sur une guerre nucléaire entre l’URSS et les USA. Christophe Lambert propose donc, à ma connaissance, la première uchronie cubaine sur cette période. Premier bon point. L’uchronie est une aire de jeu familière à l’auteur. La plupart de ses romans adultes comme Zoulou Kingdom et La Brèche s’inscrivent dans ce genre. Deuxième bon point. Et pour suivre un peu le travail de l’auteur et avoir été enthousiasmée par Vegas Mytho, son dernier roman adulte en date (parce que Christophe Lambert officie beaucoup dans les collections à destination de la jeunesse) j’attendais avec impatience ce roman-ci. Troisième bon point. Et c’est l’éditeur qui a marqué le quatrième bon point en rendant public le prologue du roman, prologue qui envoie du lourd dès l’incipit.

Aucun homme n’est une île possède deux points de divergence concomitants. En avril 1961, Kennedy annule au dernier moment  le débarquement des troupes américaines dans la Baie des Cochons pour mieux débarquer sur l’île trois mois plus tard. La progression des Américains est rapide contraignant Fidel Castro et ses troupes à se réfugier dans les montagnes de l’Escambray pour y mener une guérilla sans merci. Juillet 1961, Ernest Hemingway, mal en point mentalement malgré des soins par électrochocs et diminué physiquement, ne se suicide pas et décide même, en grand reporter de guerre qu’il est, d’aller interviewer Fidel Castro et le Che. Le gouvernement américain décide de le laisser faire mais lui impose un « photographe officiel », Robert Stone, dont la mission est d’assasiner les leaders de la révolution – rien que ça. Une uchronie historique, doublée d’une uchronie personnelle, voila encore un bon point à mettre au crédit de ce roman.
Nous suivons donc deux trajectoires en parallèle. D’un côté l’expédition d’Ernest Hemingway et Robert Stone pour atteindre d’Escambray, voyage épique doublé d’un cheminement intérieur pour les deux compagnons forcés. De l’autre les trajectoires de Fidel et du Che, la guérilla, leur complicité et leur rivalité naissante. Les deux trames narratives se rejoignent au moment où se précipitent les évènements. Mais je n’en dirais pas plus ici.

Christophe Lambert a parfaitement intégré, digéré et utilisé sa documentation (en témoigne la notice bibliographique prsente en fin d’ouvrage) pour offrir une uchronie solide et stimulante. Le travail sur les personnages principaux se révèle plus qu’intéressant. Hemingway n’est plus que le pâle reflet du baroudeur impétueux qu’il était mais, parti pour un dernier baroud d’honneur, on sent bien que rien ne l’arrêtera. Les portraits du Líder Máximo et du Che, leur relation ambiguë, sont explorés avec finesse et subtilité. L’empathie du lecteur est parfois sollicitée jusqu’au malaise quand Fidel Castro commence à se laisser aller à la paranoïa. Du côté des personnages secondaires, seuls Stone, largué de bout en bout dans ce buddy movie littéraire, et Néstor Almendros, cinéaste cubain que Christophe Lambert intègre à la trame du récit comme confident du Che et cinéaste officiel de la Révolution, acquièrent suffisamment de consistance. Les autres font de la figuration mais le format assez court de ce roman ne leur permet de toute façon pas de prendre de l’ampleur. La fin, parfois un point faible chez l’auteur (encore que ce défaut était déjà évacué dans Vegas Mytho) se montre à la hauteur du reste de ce qui précède. Le seul problème de ce roman c’est qu’on voit parfois affleurer le travail sur le style. Est-ce pour s’inscire dans la veine des romans d’Hemingway ou pour s’affranchir d’un style fréquemment qualifié de cinématographique ? Sur certaines descriptions et l’endroit où elles sont placées par exemple, c’est criant. Même si ce n’est jamais laborieux, le rendu du procédé semble parfois un tantinet artificiel. Malgré ce défaut – que je juge mineur parce que peu fréquent – Aucun homme n’est une île est l’un de mes rares coups de coeur de cette année.

Aucun homme n’est une île satisfera les lecteurs d’uchronies exigeants. Ces derniers apprécieront l’originalité assumée du choix des points de divergence et la qualité du développement de l’uchronie qui en découle.

Pour terminer un dialogue entre Stone et Hemingway :
(Clic)

Lu pour le Prix ActuSF de l’Uchronie 2014


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