Infinités – Vandana Singh 14


Infinités

De Vandana Singh

Denoël Lunes d’encre – 288 pages

Le recueil contient 11 textes : 10 nouvelles relevant de SF (légère la SF) et du fantastique ainsi qu’un très court essai de 5 pages sur la fiction spéculative. Une partie des textes, ceux teintés de fantastique principalement, évoque la place de la femme dans la société indienne, une place très fortement traditionnelle dans une cellule familiale très hiérarchisée. En plus d’une répartition des tâches bien ancrée (la femme est au foyer, l’homme se fait servir dès qu’il rentre du boulot), la mère du mari vit dans la même maison et élève les enfants du couple, « dépossédant » ainsi la mère de son rôle et la privant d’une autre identité que celle d’esclave de la maisonnée. La pression sociale sur la famille reste très forte et les clivages socio-professionnels perdurent dans une Inde qui tente de se moderniser. La femme est totalement prisonnière des schémas sociaux préétablis. Et la modernité n’offre pas de possibilité de libération et ajoute une pression supplémentaire sur les épaules des épouses. Les femmes n’ont d’autre avenir que celui qui leur est imposé.
Une autre partie des nouvelles évoque une Inde en pleine mutation, qui perd ses repères entre tradition et modernité ou qui s’enlise dans des conflits raciaux ou religieux. Le traitement que l’on réserve aux personnes âgées ou dépendantes est aussi bien visible dans plusieurs textes et, en arrière plan, l’autrice laisse deviner des stratégies de fuite chez les jeunes hommes. La peinture de la société, sans concession, fait froid dans le dos. La plume  de Vandana Singh est très évocatrice et très immersive (merci à Jean-Daniel Brèque, le traducteur). Le lecteur ressent pleinement les sensations, les odeurs, les couleurs, les bruits et, même les saveurs et les épices puisqu’on y cuisine aussi beaucoup. Sur le fond et sur la forme, c’est une réussite. La superbe couverture d’Aurélien Police apporte la touche finale à un ensemble d’une cohérence forte.

Pourtant, je n’ai pas totalement accroché et je sors un peu frustrée de ma lecture. Les nouvelles sont, en majorité, courtes ou très courtes, et leur dimension science-fictive ou fantastique reste très ténue. Une partie des textes peut même tenir sans justification spéculative : leur principal protagoniste pourrait simplement avoir basculé dans la folie. Je retiens quelques textes qui m’ont plus touchée que d’autres :

  • « Delhi », l’une des nouvelles les plus impressionnantes par son côté immersif (une profusion de détails qui assaillent les sens), par  une ambiance à la fois réaliste et onirique. Un texte envoûtant. Aseem est un jeune marginalisé parce qu’il perçoit les flux temporels : il interagit de manière fugace avec des êtres venus du passé ou du futur. En parallèle, il recherche une jeune femme dont il ne connait pas l’identité : il ne dispose que d’un portrait imprimé…
  • « Soif » : une jeune mère, mariée (quelle femme ne subit pas de mariage arrangé en Inde ?), se sent inexplicablement attirée par l’eau tout comme son fils. Cette attirance gêne toute sa famille qui considère qu’elle est victime d’une malédiction familiale… Il en est tout autre chose. La nouvelle fait écho au premier texte du recueil « Faim » où l’on retrouve aussi une jeune mère de famille, lectrice de romans de SF, prisonnière des conventions sociales.
  • « Infinités » traite des relations difficiles entre les communautés Hindoue et Musulmane au travers de l’amitié au long cours entre Abdoul Karîm, musulman devenu un vieux professeur de mathématiques et Gangâdhar, hindou qu’il a connu en classe.
  • « Le tétraèdre » : un mystérieux tétraèdre apparaît soudainement à un croisement de rue devant les yeux de Maya qui parvient à le toucher. Comme une partie de la population, le tétraèdre l’obsède : elle sèche ses cours universitaires et son comportement met en péril un projet de mariage qui lui est imposé.

Un extrait pour terminer

L’oncle est sorti en secouant la tête. Gangâdhar s’excuse pour lui auprès d’Abdoul en parlant d’histoire. « … une question de manipulation politique. Les colonialistes britanniques ont cherché notre faiblesse, l’ont exploitée, nous ont dressés les uns contre les autres. Ouvrir la porte de l’enfer est plutôt facile… la refermer beaucoup moins. Toutes ces années, avant la domination britannique, nous avons vécu dans une paix relative. Pourquoi donc n’arrivons-nous pas à refermer la porte qu’ils ont ouverte ? Après tout, y a-t-il une religion qui dit de tuer son voisin ?
— Quelle importance ? demande avec amertume Abdoul Karîm. Nous autres humains sommes une espèce dépravée, mon ami. Les musulmans comme moi adressent chacune de leurs prières à Allah, le Clément et le Miséricordieux. Vous, les hindous, avez votre « Îshâ Vâsyamidam Sarvam »… le divin réside en tout. Les chrétiens parlent de tendre l’autre joue. Et pourtant, chacun d’eux a du sang sur les mains. Nous pervertissons tout… les paroles de paix des prophètes et des saints, nous les transformons en armes avec lesquelles nous entretuer ! »
Il tremble tellement qu’il a du mal à parler.
« C’est dans les mathématiques… et seulement dans les mathématiques que je vois Allah…

logo diversité petitItem 19 : recueil de nouvelles
Challenge Lunes d’encre
Lecture #1

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