Ceux qui sauront – Pierre Bordage

Ceux qui sauront

De Pierre Bordage

J’ai Lu – 317 pages

Lecture commune avec Cachou.

En 2008 Ceux qui sauront a inauguré Ukronie, la collection jeunesse de Flammarion. Cette collection, comme son nom l’indique, nous propose des uchronies. Celle de Bordage prend comme point de divergence avec l’Histoire la date de la Révolution Française :
« Liberté, égalité, fraternité, trois mots magnifiques, n’est-ce pas ? Trois mots qui formaient le cœur de la Révolution. Trois mots qui, si nous avions su les cultiver, auraient changé la face du monde. » (p. 80)
La monarchie de droit divin a été restaurée et perdure jusqu’à aujourd’hui. En 1882 Jules Ferry a été assassiné. L’école est interdite pour les gens du peuple. Nous sommes maintenant en 2008 et la situation a peu évolué. Les aristocrates ont accès à l’instruction, au progrès et vivent à Versailles dans le faste des palais. Ils oppriment le reste du peuple et utilisent l’armée et la gendarmerie royale pour réprimer (dans le sang si nécessaire) ses nombreux mais vains soulèvements. Nous faisons connaissance avec Jean, fils de « cou noir » (ouvrier) qui, désireux d’améliorer son sort, suit les cours d’école clandestine et de Clara, fille d’un grand bourgeois récemment anobli qui veut la marier avec le rejeton d’une noble famille. Leurs histoires vont se croiser sur fond de rébellion du peuple.

Ce roman s’adresse à de jeunes lecteurs (ou des ados plutôt). Les héros sont des adolescents (même si dans cette société on n’a pas d’autre choix que de grandir vite) et il est difficile de se sentir proche quand on est une vieille rombière de 34 ans (et un lecteur « mature »). Le roman s’attache essentiellement au destin des deux protagonistes et relègue le contexte historique, bien étoffé et très travaillé, et l’analyse politique et sociale à l’arrière-plan, ce qui m’a un peu frustré et amené à lire certains passages en diagonale. Je trouve aussi que le propos du livre (le savoir c’est le pouvoir et l’école c’est beau et bon) est quelquefois un peu trop appuyé bien que je souscrive aux valeurs républicaines portées par ce livre (liberté, égalité, fraternité), des valeurs bien galvaudées de nos jours.

J’aime aussi beaucoup la plume de Pierre Bordage. Ses livres se lisent tous seuls (ou presque), sont bien rythmés, leur narration est fluide. Ceux qui sauront n’échappe pas à la règle. Il se lit d’une traite grâce notamment au découpage narratif (un chapitre pour Jean, un chapitre pour Clara), à ses chapitres équilibrés (ni trop court, ni trop long) et aux nombreux dialogues (très vivants). Les 50 dernières pages sont un peu trop mélodramatiques à mon goût (manque de romantisme typique de la vieille rombière) et la fin m’a laissé sur ma faim (mais je ne vous dirai pas pourquoi sous peine de vous la gâcher). Ceci dit, si j’avais des jeunes ados à la maison je leur mettrai illico presto ce bouquin entre les mains, qu’ils se frottent avec ce conteur de talent qu’est Pierre Bordage (et aussi pour en faire les adultes de demain, éduqués, capables de réfléchir et d’exercer pleinement leur libre arbitre).

Extraits :
« Est-ce un crime de vouloir apprendre ?
– Selon la loi royale, oui. L’instruction est réservée à ceux qui sauront l’utiliser. Vous savez très bien que le savoir généralisé engendre l’anarchie. N’est-il pas précisé dans la Bible que l’arbre de la connaissance  a causé la perte de l’humanité ? Vous êtes à la fois le serpent et la pécheresse de la Genèse. »

« La Révolution a sans doute été une période difficile où un grand nombre d’atrocités ont été commises, mais elle nous a laissé un héritage magnifique, une véritable déclaration d’amour à l’humanité, et c’est de cet héritage dont je souhaite vous entretenir. »
Les murmures inquiets des mères ponctuèrent la déclaration de Magda. Elles rechignaient à ressusciter ces périodes sombres où tant de cous noirs avaient trouvé la mort. Les batailles étaient inégales entre les soldats équipés d’armes modernes, soutenus par les blindés et l’aviation, des combattants munis de vieux fusils de chasse et de pistolets rouillés qui s’enrayaient une fois sur deux. Les épouses et les mères n’avaient pas envie de pleurer des maris et des enfants qui offraient inutilement leur poitrine à la mitraille versaillaise. Elles en avaient assez de ces stupides actes héroïques qui les laissaient seules et désemparées. Elles avaient besoin d’hommes vivants, solides, travailleurs ; les souvenirs ne rapportaient ni argent ni nourriture, ni chaleur dans les draps.

Consulter la bibliographie de l’auteur sur le Répertoire de la Science-Fiction.

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