Dehors les chiens les infidèles – Maïa Mazaurette

Dehors les chiens les infidèles

De Maïa Mazaurette

Folio SF – 444 pages

Nous sommes dans un âge sombre au sens propre comme au figuré. Quatre-vingts ans auparavant, Galaad a perdu la bataille contre les forces des Ténèbres. Il a aussi perdu l’Etoile du Matin, une arme légendaire et le soleil s’est voilé, plongeant le monde dans une pénombre. Les cultures ont périclité, les mutations ont commencé. Le monde est scindé en deux. Du côté de la Lumière, les fidèles, les croyants qui envoient tous les cinq ans des adolescents en Quête de l’étoile du matin. De l’autre les infidèles, les servants des démons, les incroyants contre lesquels il faut lutter et, surtout, triompher. Spérance est Guide d’un groupe de Quêteurs atypiques : Astasie, Inquisitrice aussi belle que pure, Vaast, espion arraché à l’Occidan Noir, Cyférien, fils aîné mais malformé du Roi, et Lièpre, la sentinelle efficace. Ils ne le savent pas encore mais leur Quête sera décisive.

Le monde médiéval agonisant qui nous est présenté ici est très riche. La dualité Ombre/Lumière n’est pas dépourvue d’ambiguïté. Le Bien et le Mal, s’ils semblent clairement définis au départ, voient leurs frontières se brouiller au fur et à mesure : fanatisme religieux, complots politiques ou ambitions personnelles permettent de ne pas sombrer dans un manichéisme facile. Si l’univers est riche, il ne parait pas suffisamment exploité. L’histoire reste banale et linéaire : le groupe part en quête, se bat contre les ennemis (scène de baston à 5 contre un, tout le monde s’en sort), repart en quête, se bat à nouveau contre des ennemis (scène de baston – les côtes ont monté – puis scène de mort imminente mais ouf ! tout le monde s’en sort), puis repart en quête, rencontre un autre groupe (scène de trahison, scène de mort imminente mais in extremis tout le monde s’en sort), puis repart en quête, rencontre à nouveau des méchants (scène de baston… rassurez-vous il finira bien par y avoir un mort), puis … c’est la guerre (grosse scène de baston) … et là les intrigues se complexifient et le roman devient beaucoup plus nourrissant. D’autant plus que l’auteur sème le trouble (quelques miracles par ici, un petit soupçon d’Antéchrist par là) sans jamais affirmer ou expliquer : au lecteur de faire travailler son cerveau.

Maïa Mazaurette, sans pitié pour ses personnages, n’est pas très optimiste sur la nature humaine : les Quêteurs sont assez rudes (voire dénuée de pitié et parfois de piété), solidaires parce qu’il le faut bien (pour la Quête et la gloire de Dieu) mais aucune relation d’amitié n’est vraiment solide. Difficile de ressentir une pointe d’empathie pour eux, d’avoir envie de les « sauver » ou de les voir réussir. J’ai eu parfois envie qu’ils meurent tous (et que d’ailleurs toute l’humanité présentée dans ce roman s’autodétruise parce qu’elle ne mérite pas mieux que cela, peu importe son camp et ses couleurs). Au final je reste dubitative : rien ne change vraiment entre le début et la fin malgré les évènements. L’humanité n’a rien appris, une engeance a chassé l’autre mais le monde n’est ni meilleur ni pire. Alors tous pourris ?

Un extrait
– Et toi ? demanda-t-elle à Astasie. Vas-tu épouser un homme de ton rang pour consolider tes alliances ?
L’Inquisitrice éclata d’un rire lumineux.
– Moi ? Je vais laisser mes demi-frères se charger d’assurer la descendance, car je n’ai pas d’inclination vers la … fornication. Je ne suis pas une bête.
– Ceux qui ne peuvent pas respecter la continence sont des bêtes ?
– Luxure, quatrième péché capital. Mais ce n’est pas la raison de ma chasteté.
Astasie désigna la statue du Crucifié, derrière l’autel.
– J’ai le Seigneur.
Spérance, abasourdie, regarda l’Inquisitrice passer devant elle et sortir de l’église. Ses jambes ne la soutenaient plus. Elle se laissa tomber sur un prie-Dieu au dernier rang, loin de l’autel où elle avait embrassé Vaast. Elle était faible de corps comme d’esprit. Elle n’était pas à la hauteur du Seigneur. Elle ne le serait jamais.
Dehors, au premier pas qu’Astasie avait posé sur le parvis, la pluie avait cessé et le tonnerre s’était arrêté. Les ombres s’étaient levées. Les vautours s’étaient enfuis. Le sol commençait à sécher. Le village s’éveillait, tout prenait vie.
Le Seigneur est en elle, pensa Spérance. Le Seigneur est dans sa respiration, dans la blancheur de sa peau, dans le flot blond de ses cheveux, dans la force de sa main posée sur l’épée d’Inquisitrice.

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