Je suis la reine – Anna Starobinets 8


Je suis la reine

De Anna Starobinets

Mirobole – epub 125 pages

La littérature russe, pour autant que cette étiquette recouvre quelque chose, ne m’est pas familière. Je peux compter sur les doigts  d’une main les ouvrages d’auteurs russes qui me sont passés sous les yeux. Hormis les lectures scolaires, trop lointaines pour que j’en garde un souvenir franc, j’ai picoré, pour mon plaisir, quelques (excellentes) nouvelles, « La dame de pique » et « Doubrovsky » d’Alexandre Pouchkine, « Endiablade » de Mikhaïl Boulgakov et un roman, Le Pingouin d’Andreï Kourkov. Je n’ai lu ni Zamiatine ni Efremov et encore moins les frères Strougatski (ne tapez pas). Ne comptez donc pas sur moi pour restituer une analyse pointue et contextualisée de ce recueil. En revanche, j’aime le fantastique, j’aime le bizarre, j’aime le macabre et, pour ne rien gâcher, j’aime les nouvelles. Ce recueil de Anna Starobinets avait donc tout pour me plaire de prime abord. Une fois la lecture achevée, j’avoue sans honte qu’il ne m’a pas déçue.

Dans « Les règles », Sacha, un petit garçon d’apparence normale, bascule peu à peu dans une forme de folie. Une Voix lui dicte des règles de plus en plus contraignantes : c’est le Jeu, un jeu où il ne gagnera rien mais sent qu’il beaucoup à perdre. Et le jour où sa mère lui ordonne d’arrêter de jouer, le malheur frappe et ricoche. Ce texte est l’un de mes préférés : court, incisif, faussement ingénu parce que centré sur le personnage d’un petit garçon on ne peut plus gentil et aimant ; sa chute glace d’effroi.

Il y a des lendemains de fête difficiles. En quittant Moscou où il s’était accordé quelques jours de vacances pour boire tout son saoul, Dima ne s’attendait pas à ce que sa gueule de bois le retrouve affublé d’une femme et d’un beau-père, d’un nouveau métier ennuyeux (chauffeur de taxi) alors qu’il était célibataire, adorait et excellait dans le dressage des chiens. Dima va apprendre à composer avec « La famille », une famille qu’il ne s’est pas choisi mais qu’il n’est pas en position de rejeter. Une nouvelle très étrange et tragique jusqu’à la dernière ligne.

« J’attends » ne me laissera pas un souvenir impérissable. Trop absurde pour moi, cette courte nouvelle ne mérite quand même pas d’être déflorée. Ne soyez pas frustrés : elle peut se lire ici. Faites-vous une idée et revenez me dire ce que vous en pensez dans les commentaires de ce billet…

« Je suis la reine » est la nouvelle la plus longue et, de loin, la plus saisissante, la plus singulière et la plus dérangeante du recueil. Après son divorce Marina emménage avec ses deux enfants, Vika et Maxime, des jumeaux, dans la banlieue de Moscou. Les enfants grandissent sans père et sans repères et progressivement Maxime se renferme sur lui-même, perd goût à la vie, aux jeux, se coupe peu à peu de ses copains. Il ne cesse de manger, de dévorer sucreries et bonbons. L’adolescence est un âge difficile, surtout quand on est « la reine » et que l’on ne pense qu’à la survie et la pérennité de l’espèce au prix de la santé, physique ou mentale d’un petit garçon. Je n’en dis pas plus même si cela parait nébuleux ou obscur. Le texte alterne les points de vue : celui de la mère, complètement paumée, qui ne comprend plus son fils et qui ne peut que constater que le fossé entre lui et le famille se creuse, celui de Maxime ensuite, au travers de son journal intime et parcellaire, et, enfin, celui de la soeur lorsqu’elle est déjà adolescente et en pleine puberté. Le texte en lui-même ne cesse de mettre mal-à-l’aise par son étrangeté et sa fin se révèle, ici aussi, percutante.

« L’agent » m’a laissé un peu indifférente même si la construction en forme de boucle m’a impressionnée. Sa narration à la première personne m’a peut-être un peu rebutée : côtoyer au plus près cet inquiétant agent – un type a priori passe-partout, recruté par une mystérieuse organisation, pour écrire des scripts de vie puis faire en sorte que ces scripts deviennent la réalité – se révèle dérangeant : il n’a aucune attache, il n’est personne et pourtant il incarne sciemment le destin pour d’autres. Et comme le destin, il avance toujours masqué. La fin obligera cependant le lecteur à jeter un oeil neuf sur le texte en entier. Un joli coup.
Un extrait
« Au final, j’ai été embauché. Probablement parce que je ne suis personne. Je n’ai ni famille ni amis. Physiquement, je suis quelconque, transparent. Taille moyenne. Corpulence moyenne. On peut me confondre avec n’importe qui. On ne se souvient pas de moi. Si je commettais un vol en plein jour, la victime serait incapable de m’identifier en cas de confrontation. Je n’ai ni grain de beauté, ni verrue, ni cicatrice. J’ai des lèvres fines, un nez banal, des cheveux ternes, de petits yeux inexpressifs, un petit sexe mou. Je suis impuissant. Je n’ai aucun hobby. Je sais inventer des histoires à rallonge, avec des orphelins, des amants séparés, des beautés amnésiques et des fiancés aussi traîtres que cupides. Je porte des vêtements sombres, discrets – gris ou bleu foncé la plupart du temps –, et des lunettes noires. Je mène une vie ennuyeuse. Je suis exactement celui dont ils ont besoin. L’agent idéal. »

« L’éternité selon Yacha » est l’un de mes textes préférés (j’aurais donc eu un coup de coeur pour le premier et le dernier texte). Yacha est hypocondriaque ce qui agace sa femme, ses amis, son médecin. Un matin où il ne sent pas bien, il se rend compte que son coeur a cessé de battre. Son médecin ne peut que prononcer son décès. Yacha se retrouve donc à la fois mort pour la société – sa famille, ses amis et collègues font leur deuil – et vivant, mais sans besoins, sans but ni raison d’être. Un texte très émouvant dont la fin permet de ne pas céder au désespoir. Je me suis un temps demandé si avec « L’éternité selon Yacha » Anna Starobinets ne revisitait pas un conte ou une figure classique du folklore russe mais je n’ai rien trouvé qui pouvait corroborer cette hypothèse.

Je suis la reine contient six nouvelles de l’auteur. Il s’agit de la traduction de son premier recueil paru en 2005. Ce sont des oeuvres de « jeunesse » si l’on considère qu’à la parution, en 2005, Anna Starobinets avait 27 ans. Cette information m’a laissée dubitative : mis à part quelques transitions parfois abruptes qui obligent à relire le paragraphe précédent en se demandant si un morceau du texte n’a pas été coupé lors du passage au numérique, je n’ai pas ressenti ces nouvelles comme écrites par un auteur débutant ou immature. Leur construction témoigne d’un certain métier et les thématiques sont traitées avec profondeur et finesse. Sous le regard acéré de Anna Starobinets, les personnages s’animent et prennent corps même si le lecteur est toujours maintenu à distance… Tous ont en commun un décalage avec le reste du monde, une profonde solitude, une impression de ne pas être à la boone place ; tous ou presque cherchent un sens à leur vie, à leurs actes. Aucun ne le trouve. Tous se résignent et abdiquent. Chaque texte donne plusieurs possibilités d’interprétation : les personnages perdent-ils la raison ? Le monde a-t-il soudainement changé ses règles du jeu ? Le bizarre est-il réel ? Certains textes mettent mal à l’aise, d’autres se révèlent dérangeants, quelques uns sont teintée d’une poésie douce amère, un brin nostalgique de ce qu’aurait pu être une famille heureuse, une vie moins frustrante. Pour un premier recueil, Je suis la reine pose une voix, celle d’un auteur à suivre.

Une remarque pour l’éditeur : un texte « justifié » facilite la lecture. Mis à part ce point de détail l’epub est de belle qualité.

Un extrait
« Quelque chose en lui s’était brisé. Il avait supporté la tension nerveuse, le stress, l’humiliation, les ennuis de ces dernières semaines, ce rêve horrible et sans issue (à moins que ça n’en soit pas un ? Mais si, bien sûr que si, il rêvait), ces travaux. Oui, il avait plus ou moins supporté tout cela jusqu’à présent, même si ça n’avait pas été sans mal. En revanche, l’espace… L’espace magnifique, scintillant, sans début ni fin, qui l’attirait depuis l’enfance, l’espace qui était son rêve le plus fou, voilà qu’on l’en privait. Se laisser doucement flotter dans le vide, un livre à la main, voleter de çà de là dans un vaisseau, s’appuyer contre un hublot et regarder longuement la Terre, au loin, la queue enflammée des comètes frôlant le vaisseau – Pure invention ! Serrer un sac en papier puant d’une main tremblante, éviter les gouttes de sueur qui volètent à vos côtés, nausée, mal de tête, toilettes à ceinture et ventilateur… C’était ça, l’infini  !
Oh, bien sûr, Yacha ne projetait pas de partir dans le cosmos. Mais jusque-là l’espace lui était toujours apparu comme une sorte de possibilité ultime, une issue de secours en cas d’extrême nécessité. Quand il n’aurait plus nulle part où aller. »

  •  Lire les avis de Patrice Lajoye, André Donte.
  • Le dernier vivant, roman d’anticipation de Anna Starobinets est à paraître dès janvier 2015 chez Mirobole

       
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