Il est midi dans le siècle – Michel-Antoine Burnier & Léon Mercadet 5


Il est midi dans le siècle

De Michel-Antoine Burnier & Léon Mercadet

Robert Laffont – 216 pages

Il y a des lectures qui commencent bien. Dans l’avertissement au lecteur, les auteurs de Il est midi dans le siècle affirment « L’uchronie, c’est de la science-fiction dans le passé ». J’aime bien cette définition car elle est proche de ma conception de l’uchronie. Elle fait, en outre, le lien entre deux genres littéraires que j’apprècie beaucoup.

Il est midi dans le siècle est un court roman rebalayant l’histoire moderne à compter du 9 avril 1917, date à laquelle Lénine trouve la mort dans un accident de train. Pas de révolution d’Octobre et c’est l’histoire de l’Europe – et du monde, par ricochet, puisque tout est lié – qui s’en trouve totalement bouleversée. De multiples points de divergence se mettent en place et les destins d’Hitler, Franco, Trotski et Einstein sont changés. La seconde guerre mondiale n’a pas lieu même si les conflits embrasent une partie de la planète. La conquête spatiale ne sera pas issue d’une guerre froide entre deux grandes puissances rivales mais le résultat d’une collaboration la Russie et l’Allemagne.

Prenons le cas de Trotski, par exemple. Exilé en France, devient écrivain et se spécialise dans l’uchronie. Son premier roman imaginait que Lénine n’était pas mort dans un accident de train et qu’il avait organisé une révolution bolchévique. En plus du clin d’oeil, les auteurs nous offrent ce très beau passage :
« Il sortit ces années-là des dizaines d’énormes fresques uchroniques qui retournaient l’histoire réelle des cinq continents. Pour l’un, la flotte vénitienne venait au secours de Byzance et les turcs ne détruisaient pas l’Empire roman d’Orient qui perdurait jusqu’à nos jours ; pour un autre, Henri IV échappait au couteau de Ravaillac et organisait la conquête de l’Amérique du Nord et des Indes ; pour un troisième, Napoléon III ne déclarait pas la guerre à la Prusse en 1870, ce qui nous évitait la guerre de 1914, et la France vivait aujourd’hui sous un empire constitutionnel.
A chaque fois l’histoire du monde bifurquait dans des voies inimaginables.
« Inimaginables, eput-être, mais pas plus invraisemblable que la vraie Histoire des hommes, soutinrent historiens et philosophes.
– Justement ! triomphèrent les uchronistes. Comme si la vraie Histoire n’était elle-même qu’un lit possible pour l’immense fleuve humain, un lit entre mille autres, possible mais pas inéluctable. Contingent mais pas nécessaire. »
A l’agacement de Trotski, l’uchronie devint une mode puis une école littéraire. Dans les colloques, les écrivains qui s’en réclamaient se disaient trotskistes. On parlait désormais de trotskisme cinématographique ou de roman trotskisé. gide, qui désapprouvait, publia même dans la NRF un article titré « La trotskisation de la littérature ». Le 10 mai 1924, le cercle Léon Trotski du secteur Lettres de la Sorbonne remplit l’amphitéâtre Richelieu avec un débat sur « le futur antérieur dans la syntaxe trotskienne ». On en vint aux mains.
Le vrai Trotski ne se sentait pas davantage trotskiste que Descartes cartésien et Marx marxiste. Il récusa d’autant plus le terme, mais en vain, que ses épigones aussitôt divisés en de multiples chapelles ne cessaient de polémiquer entre eux et de scissionner. »

J’ai relevé beaucoup d’autres extraits, extraits que j’avais envie de partager, mais je préfère vous laisser le plaisir de la découverte. La narration est fluide, les enchaînements logiques, la plume teintée d’humour et parsemée de clins d’oeil et références érudites qui font toujours mouche. Je n’ose vous dire ce qu’est la Kalachnikov dans univers uchronique mais j’étais pliée en deux de rire à la lecture.

Il est midi dans le siècle se révèle intelligent, joueur et drôle, un bel exercice uchronique comme je les aime. Le seul reproche qu’on pourrait faire à ce roman (les historiens en trouveront d’autres, je n’en doute pas un instant) est de survoler avec un peu de légèreté son sujet. Balayer une si longue période de l’histoire contemporaine dans un texte aussi court (216 pages avec une police qui ne tue pas les yeux se dévorent très vite) sans tomber dans un essai pointu mais assommant fait vite oublier ce bémol. Savourez cette gourmandise sans culpabilité…


Lu pour le Prix ActuSF de l’Uchronie 2013


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