After Atlas – Emma Newman

After Atlas

D’Emma Newman

J’ai Lu Nouveaux Millénaires – 352 pages – Traduction de Patrick Imbert

After Atlas n’est pas une suite directe à Planetfall, même s’il lui est lié. Dans Planetfall, nous suivions le destin d’une colonie d’êtres humains débarqué de leur vaisseau l’Atlas sur une planète lointaine où ils pensaient trouver Dieu. Dans After Atlas, Emma Newman ramène le lecteur sur Terre et à la vie une quarantaine d’années après le départ de l’Atlas, à quelques jours de l’ouverture d’une capsule commémorative laissée par Lee Suh-Mi, l’Éclaireuse.  Cette dernière est aussi la mère de Carlos Moreno, qu’elle a abandonné bébé pour embarquer sur l’Atlas et conduire les colons. Le père, désemparé, a perdu pied avant de trouver le salut dans une secte religieuse appelée le Cercle et fondée par Alejandro Casales, scientifique ayant travaillé sur le projet Atlas, mais rejeté au dernier moment avant le départ. Charismatique, il fonde son mouvement sur un retour à la terre et un refus des technologies dans un monde où chacun peut disposer de son propre assistant personnel et d’une connexion au réseau permanente, grâce à une puce implantée dans le cerveau. A sa majorité, Carlos fuit la secte. Mais, il est une non-personne, sans citoyenneté, non reconnu des gov-corps. Sans appui, il est à la merci d’un monde où tout s’achète, se vend y compris les hommes et les femmes. Considéré comme parasite, il est envoyé en camp de rééducation avec la possibilité de réintégrer un jour la société lors qu’il sera racheté à la fin de sa peine. A quarante ans, devenu inspecteur auprès du ministère de la Justice, il fuit les journalistes qui le traquent depuis toujours. Dans son travail, il est l’un des meilleurs. Il n’a pas vraiment le choix. Son contrat, une forme d’esclavage moderne, l’engage jusqu’à la fin de ses jours et toute dépense supplémentaire ajoute à sa dette. Sans compter les nombreuses évaluations qui conduisent à des séances de reconditionnement psychologique. Un job de rêve, donc. Qui le conduit au bord de la crise quand sa patronne lui demande d’enquêter sur la mort suspecte d’Alejandro Casales…

Le roman débute comme une enquête classique sur un meurtre dans une chambre close d’un hôtel désuet avant que la résolution de ce dernier n’envoie l’intrigue sur un autre chemin, tout aussi stimulant et qui ouvre des perspectives excitantes avec des enjeux qui dépassent les personnages et une fin « choc ». La société dystopique montrée par Emma Newman emprunte au cyberpunk : hackers, intelligence artificielle, pays gouvernés par des multinationales, écarts de plus en plus grand entre une minorité riches de plus en plus riches et une majorité des pauvres de plus en plus pauvres dans une société où tout à un prix (au sens de valeur monétaire), sans oublier son pessimisme et sa violence intrinsèque, combattue par les paradis artificiels au nombre desquels l’immersion en réalité virtuelle dans des jeux vidéos… Le commun des mortels mange de la nourriture imprimée, ce qui évite une famine généralisée sur une planète surpeuplée.  Emma Newman fait le choix de raconter l’histoire du point de vue de Carlos, à la première personne et au présent, renforçant la proximité entre le lecteur et ce personnage complexe et torturé qui tente de contrôler, de « gérer » son esclavage et de tenir à distance la folie qui le guette tant il vit sur une corde raide en permanence. C’est un vrai manuel de développement personnel à lui tout seul, ce Carlos (ironie inside). Parfaitement rythmé, After Atlas entraine son lecteur du premier au dernier mot. Une réussite !

L’odeur me frappe avant tout, la puanteur résiduelle laissée par des boyaux vidés par la mort. Radley s’écarte de quelques pas, feignant de se dégourdir les jambes, à moitié pour me laisser un peu d’espace, à moitié pour échapper aux lourds effluves qui s’échappent par l’ouverture. Je m’accorde quelques secondes pour m’y habituer, puis je pousse un peu plus la porte.
Les taches de sang me sautent aux yeux. Le choc atténue tout le reste, en arrière-plan. Le sang d’Alejandro. La majeure partie d’un grand tapis persan est irrémédiablement souillée par une traînée brunâtre qui a débordé sur la moquette couleur crème. Je repère quelques gouttes de sang coagulé sur l’un des murs. Il y en a aussi sur les coussins du canapé.
Il me faut quelques secondes supplémentaires pour examiner la pièce dans son ensemble. C’est effectivement une suite. Salon, bureau, boudoir… une porte ouverte donne sur la chambre, à gauche. J’aperçois un grand lit aux couvertures froissées. Des vêtements jonchent le sol. La salle de bains se trouve à droite du salon, ainsi qu’une autre pièce.
C’est à la fois immense et somptueux, très éloigné du goût spartiate d’Alejandro. Le Cercle rejetait la technologie – surtout les puces –, le choix de cet hôtel est compréhensible, en un sens, mais tout ce luxe… Le contraste est frappant avec ce que je sais de lui. Pourquoi descendre dans cet hôtel et mener une vie qu’il a toujours méprisée et ridiculisée ?
Au Cercle, celui que j’ai connu et subi, on rejetait les technologies invasives, mais pas seulement. Tout tournait autour de la vie. La vie jusqu’à l’inconfort. On dormait dans des dortoirs aux lits durs, aux fenêtres trop minces qui tremblaient lors des tempêtes d’hiver. On portait des vêtements en laine et en coton, produits sur place, tissés, tricotés… Un simple pull nécessitait des heures et des heures d’efforts alors qu’on en trouvait à des prix dérisoires dans n’importe quel magasin. Même les draps dans lesquels je dormais avaient été tissés, puis cousus par un membre du Cercle. Alejandro disait toujours qu’il était sain de savoir qui avait fabriqué les choses que nous utilisions au quotidien. Pour lui, passer des heures à trimer comme au Moyen Âge était une façon de ne pas oublier la différence entre besoin et désir. Il fallait comprendre la vraie valeur des choses.
Cette pièce déborde de luxe inutile, son côté moderne et pratique aurait lancé l’Alejandro que je connaissais dans une diatribe monumentale. Que s’est-il passé ? Le Cercle a-t-il changé à ce point ? Plus simplement, c’est sans doute la preuve de ce que j’ai toujours soupçonné : Alejandro abreuvait ses fidèles de conneries, tout en logeant dans des endroits comme celui-ci, à la moindre occasion.
Je remarque un fauteuil renversé, près du tapis. Il n’y a pas d’autre signe de lutte. Constatant que ma minute est passée, Tia affiche en surimpression les images des différents morceaux du corps, enregistrées par le légiste. Je repère une jambe, un bras, puis mes yeux se fixent sur la nuque d’Alejandro, sectionnée au niveau du cou, posée sur le côté, près du bureau, à un mètre de son torse.
Une sueur collante me recouvre le front, mon pouls s’accélère. Je ravale un soudain afflux de salive. J’ai vu pas mal de trucs affreux, dans ma vie, en RV ou en vrai, mais ça ne concernait jamais une de mes connaissances. Quelqu’un que j’avais aimé. Je retiens mon souffle pour m’empêcher de vomir. Pas ici, pas devant le planton.
J’ai presque envie de fuir, mais je refoule mes émotions avant même de pouvoir les nommer. Mes années de formation et de réflexes professionnels prennent aussitôt le relais, m’obligeant à chercher les détails, à ne pas me limiter à la vision d’ensemble. L’homme que je suis, l’homme qui connaissait la victime disparaît, s’efface, comme son envie de vomir.

Lettre N
Challenge ABC littérature de l’Imaginaire 2018

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