Anno Dracula – Kim Newman 10


Anno Dracula

De Kim Newman

Bragelonne – 432 pages

Kim Newman reprend le personnage du Dracula de Bram Stoker et le sauve de la fin que lui avait réservé Stoker. Tout va même pour le mieux pour Dracula puisqu’il a réussi à conquérir le cœur de la reine Victoria et à se caser Prince Consort. Le Royaume et la ville de Londres, surtout, sont donc, logiquement, devenue des terres vampiriques, le Prince ayant pris soin de faire venir sa garde personnelle. Les Karpathes, de leurs méthodes expéditives, martyrisent la population à coup de pals si nécessaire. La société se modifie en profondeur, l’élite aristocratique ou politique passe peu à peu aux ténèbres. La société victorienne s’enfonce peu à peu dans un âge sombre et déliquescent. A Whitechapel, des prostituées vampires, se font assassiner par un mystérieux tueur en série : Jack, d’abord surnommé Scalpel d’Argent (la lame qu’il utilise est recouverte d’argent, un métal qui blesse les vampires et les loups-garous) puis, tout simplement, l’Éventreur. Geneviève Dieudonné, une vampire d’origine française, d’allure jeune mais plus âgée encore que le Comte, travaille dans un refuge pour prostituées vampires. L’inspecteur Lestrade, débordé, sous pression de sa hiérarchie et des londoniens, fait appel à Geneviève pour enquêter. Charles Beauregard, espion 100% anglais au service de sa majesté est missionné par le Diogene’s Club, pour, lui aussi, démasquer l’auteur de ces meurtres. Leurs destins, et ceux d’une multitude de personnages, vont se croiser autour de Jack l’Éventreur et de Dracula.

Comme dans le roman de Bram Stoker, Dracula étend son ombre malfaisante mais n’apparaît qu’à la toute fin. Kim Newman pille littéralement la littérature de genre pour peupler son roman et c’est jouissif. Dans Anno Dracula, on retrouve les personnages du roman de Stoker : Jack Seward, Lord Godalming, Mina Harker, Van Helsing (ou plutôt sa tête fichée sur un pal planté devant les fenêtres de Buckingham Palace). Kim Newman convoque aussi Sherlock Holmes (mais de très loin), Lestrade, Mycroft Holmes, le professeur Moriarty, Joseph Carey Merrick, les docteurs Jekyll, et Moreau, Oscar Wilde… Bram Stoker devient même un personnage (mort malheureusement). La narration de Dracula et d’Anno Dracula sont aussi très proches. Les thématiques traitées sont sont les mêmes : au-delà du vampirisme, la folie (le Dr Seward, traumatisé par la mort de sa Lucy, sombre peu à peu), la soif de pouvoir, les relations amoureuses (Beauregard voit ses fiançailles compromise par cette enquête) tiennent une grande place. Même si la dimension « épistolaire » passe un peu à la trappe dans Anno Dracula, Jack Seward enregistre toujours son journal intime sur rouleaux phonographiques et la narration se focalise sur les personnages en alternance mais toujours de leur point de vue (pour un rendu presque équivalent à celui d’un journal intime). Anno Dracula partage aussi un défaut avec Dracula : une fin un peu expéditive. Sur le fond, en plus des arcs narratifs classiques (destins des personnages, enquête pour démasquer l’éventreur), Kim Newman brosse une étude sociologique d’un Londres perverti par le Comte, parfaite incarnation du mal. La déliquescence de la société s’étend à toutes les couches de la population et Whitechapel se révèle bien moins glauque que la salle du trône de Buckingham Palace. On a donc presque affaire à une suite, surtout, un digne successeur, au roman de Bram Stoker. J’ai regretté, pendant un temps, de ne pas voir apparaître Sherlock Holmes (interné dans un camp de travail) mais je me suis rendue aux arguments de l’auteur : « Comme l’a fait remarquer un critique, la raison pour laquelle le Sherlock Holmes d’Anno Dracula a été déporté dans un camp de concentration est simple : je souhaitais contourner un problème qui me taraude dans de nombreuses histoires opposant Holmes à Jack l’Éventreur, à savoir que le grand détective aurait identifié, piégé et condamné l’assassin avant l’heure du thé. »

En plus du roman, cette édition Bragelonne nous offre un paratexte éclairant : des annotations de l’auteur (j’étais passée à côté d’un paquet de références), une nouvelle, une postface,  une fin alternative du roman, des extraits du scénario du film Anno Dracula, « Drac l’Éventreur », un article de Kim Newman où il étudie la possibilité que Jack l’Éventreur soit Dracula et, enfin, une nouvelle « Les Morts voyagent vite », parue initialement dans Vampyres, le premier numéro d’Emblèmes des éditions l’Oxymore. La nouvelle et l’article sont les bonus les plus intéressants. Dans « Les Morts voyagent vite », Kim Newman met en scène un Dracula fasciné par les engins à vapeur visitant une usine de fabrication de locomotives. Le directeur de l’usine pensant décrocher un investisseur potentiel se plie à ses caprices et quand il arrive dans un atelier de prototype d’automobiles, la visite dérape. Dracula, en grand gamin cruel, fait quelques dégâts collatéraux et sanguinolents sans même donner à penser qu’il s’en rend compte. Si le texte manque un peu de profondeur, il se révèle ironique et réjouissant pour peu qu’on aime la chair répandue sur les murs.

Une édition enrichie, agrémentée d’une couverture enthousiasmante, pour un roman qui le vaut bien. Il va falloir investir dans l’achat de la suite maintenant…

Un extrait
« Il se retrouvait seul avec Mackenzie.
— Vous devriez devenir un des nôtres, l’Écossais.
— Une créature contre-nature ?
— Qu’est-ce qui est le plus contre-nature ? De vivre ou de mourir ?
— De vivre en se nourrissant des autres.
— Mais qui peut dire qu’il ne se nourrit pas des autres ? »


Lu pour le Prix ActuSF de l’Uchronie 2013


JLNN

(PS : merci à Lelf et Herbefol, eux savent pourquoi ;))


Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

10 commentaires sur “Anno Dracula – Kim Newman