Kirinyaga, l’intégrale – Mike Resnick 9


Kirinyaga, l’intégrale

De Mike Resnick

Denoël Lunes d’encre – 416 pages

Kirinyaga, l’intégrale est une réédition du fix-up éponyme précédemment publié dans la collection Présences de Denoël, puis repris en poche chez Folio-SF, augmentée de la novella « Kilimandjaro » parue dans le 62eme numéro de la revue Bifrost. Les nouvelles du fix-up ont, pour la plupart, reçu des prix. Mike Resnick, très factuellement mais avec une absence totale de modestie qu’il assume pleinement, l’explique très bien dans la postface : une dizaine de prix reçus, dont deux Hugo.

Le Kenya compte plusieurs ethnies dont les Kikuyus, les Masaïs et les Wakambas. C’est aussi un ancien pays colonisé et l’influence européenne a déformé les traditions et les cultures de ces ethnies. Au début du XXIIe siècle, il est possible, pour les populations souhaitent préserver leur héritage culturel, d’émigrer sur des planétoïdes terraformés. Kirinyaga, nom kikuyu du mont Kenya, est l’une de ces utopies artificielles fondée par Koriba, un kikuyu formé à Cambridge et Yale, mais qui ne supporte plus le Kenya moderne. Koriba, devenu mundumugu – sorcier et sage du pays,  garant des traditions – met en place une société archaïque, engluée dans ses anciennes traditions et refuse toute forme d’évolution de la société. Dix nouvelles racontent la légende de Kirinyaga au travers du parcours de Koriba, de son départ du Kenya à son retour, rejeté par une société que ses membres souhaitent voir progresser. L’utopie, artificielle, est vouée à l’échec dès sa naissance parce que ses fondations ne sont pas saines : Koriba joue au sorcier, lit les présages dans les entrailles d’animaux sacrifiés à Ngai, dieu des Kikuyus et invoque la venue de la pluie ou maudit son peuple en déclenchant une sécheresse impitoyable. Un sorcier très traditionnel en somme. Mais qui tire son pouvoir d’un ordinateur relié à l’Administration : il demande une correction orbitale et voilà que survient la pluie ou la sécheresse. Même les ordinateurs des Chefs Suprêmes sont limités dans leurs attributions. Au nom de son utopie, Koriba maintient « son » peuple dans l’ignorance, l’instruit au travers de paraboles parfois mises à mal par l’intelligence de la jeune génération qui se développe sur Kirinyaga, et le confine à des rôles sociaux très réducteurs ce qui entraîne des suicides de jeunes hommes ou de jeunes filles qui ne se voient aucun avenir sur l’astéroïde et pas d’échappatoire. Il leur refuse une médecine moderne dont il connaît pourtant les bienfaits et laisse souffrir son peuple.

— Il n’y avait pas d’autre solution. Si nous voulons faire de Kirinyaga notre utopie, nous devons en respecter les règles.
— Le fait qu’une règle existe ne la rend pas bonne, Koriba, dit-elle. J’ai presque tout abandonné pour vivre ici, mais je ne me laisserai pas mutiler au nom d’une coutume absurde.
— Sans nos traditions, nous ne sommes pas des Kikuyus, mais simplement des Kenyans qui vivent dans un autre monde.
— Il y a une différence entre la tradition et la stagnation. Si tu interdis toute liberté de goût et de comportement au nom de la première, tu n’arrives qu’à la seconde.» Un temps, puis : «J’aurais fait un bon membre de la communauté.
— Mais une mauvaise manamouki. Le léopard a beau être un chasseur adroit et un tueur redoutable, il n’a pas sa place dans une troupe de lions.
— Les lions et les léopards ont disparu depuis longtemps, Koriba. Nous parlons d’êtres humains, pas d’animaux, et quel que soit le nombre de règles que tu fais et de traditions que tu invoques, tu ne peux pas obliger tous les êtres humains à avoir les mêmes opinions, les mêmes sentiments et le même comportement.

Lorsque les premiers immigrants ont laissé place à une nouvelle génération, il ne se rend pas compte que cette dernière, qui ne connaît rien d’autres que cette société passéiste, aspire à autre chose. Et comme les contacts avec l’extérieur, certes fortuits, pointent les différences et l’existence d’une forme de progrès, c’en est terminé de l’utopie, si tant elle qu’il restait quelque chose de cette dernière. La force de Kirinyaga réside dans sa narration sous forme de conte ou de paraboles qui viennent renforcer le propos idéologique du Koriba. L’utilisation des mots issus du Swahili (le Kikuyu est une langue morte) renforce l’immersion du lecteur. On sent un grand respect de Mike Resnick pour l’Afrique et ses traditions, mais aussi un questionnement sous-jacent sur l’évolution d’une civilisation.

— J’en ai assez entendu! On ne redéfinit pas une utopie par souci de commodité. Nous sommes venus nous installer ici pour être fidèles à notre foi et à nos traditions, pour éviter de devenir ce que tant de Kikuyus étaient devenus au Kenya. Je ne nous laisserai pas devenir des Européens noirs !
— Nous devenons quelque chose, dit Shanaka. Peut-être y a-t-il eu un instant où tu as eu le sentiment que nous étions des Kikuyus parfaits, mais cet instant est passé depuis longtemps. Pour rester ainsi, aucun de nous n’aurait dû avoir une nouvelle idée, ou voir le monde d’une manière différente. Nous serions devenus les épouvantails que tu bénis tous les matins. »
Je me tus un très long moment. Puis je finis par reprendre la parole. « Ce monde me fend le cœur. J’ai fait tant d’efforts pour le modeler comme nous l’avions tous voulu, et regardez ce qu’il est devenu. Ce que vous, vous êtes devenus.
— On peut diriger le changement, Koriba, dit Shanaka, mais on ne peut pas l’empêcher, et voilà pourquoi Kirinyaga te fendra toujours le cœur.

« Kilimandjaro », la novella qui complète cette édition intégrale, s’intéresse aux Masaïs qui émigrent eux aussi sur un astéroïde terraformé pour créer leur propre utopie, une centaine d’année après les Kikuyus. Ne voulant pas répéter les mêmes erreurs que c’est derniers, ils emmènent avec eux un historien, David ole Saitoti qui se révèle aux antipodes de Koriba. Par une approche pragmatique, il tente de conjuguer identité culturelle masaï et modernité. Et ce n’est pas toujours facile.

Ainsi que je l’écrivais dans une entrée précédente, ce mot signifie « fils de ». Parmi les noms masaïs typiques figurent le mien, David ole Saitoti (David, fils de Saitoti), celui de notre principal homme de loi, Joshua ole Saibull (Joshua, fils de Saibull), et ainsi de suite.
Permettez-moi maintenant de vous donner les noms de ma sœur, de la femme de Joshua et de celle de mon voisin : Esiankiki, Malaïka et Lédama.
Vous voyez la différence ?
Lédama l’a bien perçue, et elle a porté plainte devant le Conseil des anciens.
« En Afrique, pendant des siècles, on a traité les femmes comme des personnes de seconde classe. Nous faisions tout le travail manuel pendant que nos hommes protégeaient les troupeaux des lions et des léopards, et ce même bien après qu’il n’y a plus eu le moindre lion et léopard ! Il a fallu que nous nous installions à Nairobi, à Mombasa et dans les autres villes pour que nous nous affirmions et qu’on finisse par nous traiter en égales.
– On vous traite toujours en égales, dit Robert ole Meeli qui s’exprimait au nom du Conseil. De quoi te plains-tu ?
– On ne nous traite pas en égales.
– Explique-toi. Aucune activité professionnelle ne vous est interdite, la rémunération d’un emploi reste identique quel que soit celui ou celle qui l’exerce, aucun établissement ne vous refuse son entrée. Je répète : de quoi te plains-tu ?
– De l’inégalité des noms. »
Il parut perplexe. « De l’inégalité des noms ?
– Tu es Robert, fils de Meeli. Je ne suis que Lédama.
– Tu préférerais qu’on t’appelle Lédama ole Koyati ? » Les autres anciens pouffèrent.
« Je ne suis le fils de personne. Mais pourquoi ne puis-je pas être Lédama, fille de Koyati ?
– Cela romprait avec mille ans de tradition.
– Tu le reconnais donc : au bout de mille ans, vous ne nous traitez toujours pas en égales. Kilimandjaro doit-elle être une utopie réservée aux hommes ? »

« Kilimandjaro », plus classique dans sa narration, propose une alternative à l’utopie kikuyus et complète bien le recueil. La novella reste cependant plus faible que le fix-up qui la précède. Et, j’ai ressenti une forme de malaise arrivée vers la fin du récit : pour gouverner cette utopie de la meilleure façon possible, c’est un un intellectuel, érudit, étranger à la communauté – parce que neutre ? – qui est choisi et légitimé. Ici, il s’agit d’un sociologue venu étudier l’utopie masaï, mais c’est un homme blanc. Est-ce à dire que les peuples Africains ne peuvent se gouverner eux-mêmes ? Voila qui teinte ma lecture d’une touche d’amertume.

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