L’Enfant de poussière – Patrick K. Dewdney

L’Enfant de poussière

De Patrick K. Dewdney

Au Diable Vauvert – 620 pages

J’y entrais à reculons. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit du premier tome d’une saga fleuve – sept tomes en prévision, mais qui peut prédire combien de pages et combien de temps il faudra à Patrick K. Dewdney pour conter son histoire ? Parce qu’on rapproche le roman du Trône de fer et de L’Assassin royal. J’ai abandonné le premier pendant la description de l’armure de la garde royale portée par Jaime Lannister et Fitz, larmoyant orphelin contre lequel la vie s’acharne, m’a tout aussi vite lassée. J’y entrais à reculons, donc. Mais j’y entrais. Et voilà ce que j’y trouvais

Nous étions couchés dans les herbes folles qui poussent sur la colline du verger et, de là, nous voyions tout. L’air était pesant, presque immobile, rempli du bourdon estival des insectes. Autour, il y avait le parfum mêlé des graminées et l’odeur douceâtre des pommes qui mûrissent. Suspendus aux branches chargées de fruits, des charmes d’osselets gravés tintaient mélodieusement pour éloigner les oiseaux et la grêle. Face à nous se dressaient Corne-Colline et les murailles sombres de la cité de Corne-Brune, grassement engoncées dans la poussière que soulevaient les charrettes de la route des quais. Enfin, au bout du chemin sale que nous surplombions, derrière le petit port fluvial, la Brune coulait paresseusement. À mes côtés, Cardou croquait à pleines dents dans une pomme encore trop verte, tandis que Merle jouait un air badin sur son pipeau. Et Brindille, dont nous étions tous les trois amoureux, Brindille souriait. Nous avions le ventre plein.
Je devais avoir un peu moins de huit ans. C’est mon premier véritable souvenir.

Un paragraphe, un seul et j’étais ferrée, à voir survivre et grandir Syffe, orphelin de huit ans dont le nom n’est pas un prénom, sang-mêlé en butte à la xénophobie ordinaire de son époque, à Corne-Brune d’abord, puis ailleurs. Le contexte politique mouvant sur fond d’alliances, de rivalités et de rébellion suite à la mort du roi, de prime abord, importe peu au jeune garçon qui vit avec ses camarades à la ferme de la veuve Tarron : entre petites maraudes et rapines, le petit groupe vit au jour le jour, sans trop de perspectives, mais avec le bonheur d’être ensemble. Jusqu’à ce qu’un vol amène Syffe a collaborer avec Hesse le première-lame de la garde de la ville. Pour Syffe, c’est la fin de l’insouciance, de l’amitié et le début de plusieurs vies, chacune plus dangereuse et moins tendre que la précédente. Espion, apprenti chirurgien, coupable idéal pour un meurtre, enfant soldat, Syffe, narrateur de l’histoire, en bave, ballotté par le destin aux mains des puissants.

Les intrigues politiques des puissants passent au second plan. Patrick K. Dewdney s’intéresse aux petites gens, au petit peuple, à la poussière, à ceux qui ne sont que des jouets, des pions dans le jeu des seigneurs alors que sans eux, pas de campagnes victorieuses, pas de pain, pas de richesses. Sans un prolétariat exploité, pas d’élite. Le parcours de Syffe, tout juste entamé dans ce tome, est prétexte à la découverte d’un monde de fantasy médiévale injuste, mais étrangement ressemblant au nôtre, agrémenté de multiples peuples qui cohabitent plus ou moins bien. Oubliez George R.R. Martin et Robin Hobb. S’il faut rapprocher Patrick K. Dewdney d’un autre auteur, c’est du côté d’Ayerdhal qu’il faut chercher avec cette fantasy socio-politique. Ils ont en commun un regard perspicace et sans concessions doublé d’une plume riche sans ostentation, juste, complexe mais toujours fluide. On en sort secoué et prêt à replonger.

Les gens des clans traitent également les sexes, si bien qu’il y a parmi eux guerriers et guerrières, chasseurs et chasseresses. Il n’est pas déshonorant qu’un homme reste à la yourte pour s’occuper des enfants et des tâches ménagères pendant que sa femme part sur la piste du gibier. Dans les Hautes-Terres, le pragmatisme est un art de vivre et, si une jeune fille tire mieux que son frère ou porte mieux l’épée, il est naturel que ce soit elle qui hérite des armes de la famille.

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Challenge Pavé de l’été 2018

 

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