Une machine comme moi – Ian McEwan

Une machine comme moi

De Ian McEwan

Gallimard – 388 pages. Traduit de l’anglais par France Camus-Pichon.

A Londres en 1982. Alan Turing, toujours vivant, est à l’origine d’un progrès technologique inédit. Grâce à lui le futur est advenu plus tôt : ordinateurs, internet, intelligence artificielle … Avec le pécule qu’il touche en héritage lors de la mort de sa mère, il achète un « Adam », un androïde doté de l’intelligence artificielle la plus perfectionnée qui soit. Les Adam et Eve ressemblent beaucoup aux êtres humains (mais en version beauté antique) avec une peaux synthétique, un visage expressif (ont-ils des sentiments ?), une capacité à tenir une conversation et la possibilité d’apprendre. Ils sont tout à fait capables de réaliser, souvent mieux, toutes les tâches humaines qu’elles soient domestiques, professionnelles ou physique (y compris la fonction de sex-toy, enjoy). Charlie vivote de petits placements en bourse, vit dans un appartement minable et espère séduire sa jeune voisine du dessus, Miranda.

Années 80 uchroniques

Alan Turing, mathématicien et cryptologue britannique, a pendant la Seconde Guerre mondiale, décrypté le code Enigma utilisé par les armées allemandes. Ses actions couvertes par le secret n’ont été reconnues que bien plus tard. Il a ensuite travaillé sur la programmation des premiers ordinateurs et sur le concept d’intelligence artificielle. Dans un article, connu comme le test de Turing, il décrit un procédé qui permet de détecter une conscience chez la machine. Il était aussi homosexuel, ce qui à l’époque reste un délit. Condamné en 1952 il doit choisir entre la prison ou une castration chimique. Il opte pour la castration par prise d’œstrogènes ce qui l’entraîne dans une dépression et suicide en 1954. La reine Élisabeth II le reconnaît comme héros de guerre et le gracie à titre posthume en … 2013.
Dans Une machine comme moi, Ian McEwan imagine que Turing ne se suicide pas en 1954 pour la simple et bonne raison qu’il opte pour la prison. Il y poursuit ses travaux et permet l’éclosion de l’informatique beaucoup plus tôt. Dans les années 80, micro-ordinateur, GPS et internet existe déjà. Les premières machines conscientes viennent d’être fabriquées en (petite) série et vendues. Effet papillon : les Beatles sont toujours au complet et les Anglais perdent la guerre des Malouines. Oui, c’est un spoiler, mais le texte en 4eme de couverture le dévoile déjà. Rassurez-vous, d’autres petits changements viennent pimenter le récit. Le résultat ? Un Londres des années 1980 qui, malgré ses différences, reste terriblement familier.

Des personnages trop humains ?

Tout tourne autour de Charlie Friend et de son nombril. Paresseux, égoïste, inconscient, à la morale douteuse, il se focalise sur son intérêt en permanence. Il se montre à la fois arrogant et timide, supérieur et victime d’un complexe d’infériorité. Fasciné par Adam, il ne peut s’empêcher de le jalouser, parfois à raison car ce dernier est plus performant que lui sur tous les terrains. Il peut se montrer désabusé et cynique tout comme généreux et courageux. S’il est relativement malchanceux, il a aussi un don naturel pour prendre de mauvaises décisions avec une régularité affligeante. Charlie est l’incarnation de l’anglais typique, irritant et pourtant attachant.
Au fur et à mesure de la progression du récit et de sa présence dans la vie de Charlie, le personnage de Miranda prend de l’épaisseur. Conditionnée par une histoire personnelle compliquée, elle se retrouve empêtrée dans un dilemme moral dans lequel elle entraîne Charlie et Adam, bien malgré eux. Problème : Adam a été conçu pour respecter des règles, à commencer par les trois lois de la robotique. Il est incapable de mentir sciemment. Or le monde dans lequel nous vivons suppose que chacun puisse prendre quelques arrangements avec la vérité. C’est imparfait, certes, mais un monde sans petits mensonges nous conduirait assez vite à nous entre-tuer… Les Adam et Eve, ont de fait, des difficultés d’adaptation, malgré leurs capacités d’apprentissage. Et leurs actes, dictés par une éthique plus forte, percutent la déroulement de nos vies. Ian McEwan rend aussi un bel hommage à Alan Turing.

Humour et réflexion

Adam, par sa seule présence, est le vecteur de multiples questionnements : qu’est-ce qui constitue une conscience ? Les machines qui pensent peuvent-elles ressentir des émotions, tomber amoureuses, se doter d’une morale, faire leur propres choix ? Les androïdes de IanMcEwan sont-ils plus que des algorithmes d’imitation ? Construits à notre image, peuvent-ils être bons voire meilleurs que nous ? Certes, tous ces questionnements ont déjà été abordés par nombre de romans de science-fiction. Cependant, l’angle adopté par Ian McEwan, un  ménage à trois qui touche au vaudeville par moment, permet de quitter les rivages déjà arpentés à maintes reprises. C’est intelligent, drôle, parfois caustique, émouvant et très réussi. Et Ian McEwan excelle à dépeindre une époque fictive qui fait écho à la nôtre et son regard est sans concessions. Une réussite.

Un extrait

L’autre jour, Thomas m’a rappelé la célèbre citation tirée de L’Énéide de Virgile. Sunt lacrimae rerum – les larmes sont dans la nature des choses. Aucun de nous ne sait encore encoder cette perception. Je doute que cela soit possible. Voulons-nous que nos nouveaux amis acceptent le chagrin et la douleur comme faisant partie de l’essence de l’existence ? Que se passera-t-il quand nous leur demanderons de nous aider à combattre l’injustice ?

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