Friday Black – Nana Kwame Adjei-Brenyah

Friday Black

De Nana Kwame Adjei-Brenyah

Albin Michel Terres d’Amérique – 272 pages. Traduction de Stéphane Roques

Retour de chronique du Bifrost 102

Avec Friday Black, Nana Kwame Adjei-Brenyah, Américain d’origine ghanéenne, signe son premier recueil de nouvelles. Douze textes dans lesquels il porte un regard sans concession sur la société américaine et son rêve réservé aux seuls Blancs. La condition d’un Afro-américain aujourd’hui aux États-Unis ? Pile, il perd ; face, le reste du monde gagne. Tu es le meilleur vendeur du magasin ? La jeune et jolie vendeuse blanche à qui tu as sauvé la mise plus d’une fois décroche la promotion. Tu n’as pas quinze ans et tu te balades dans la rue ? Le bon père de famille blanc qui te découpe à la tronçonneuse sortira blanchi du tribunal. La pauvreté, la haine, la violence, la mort. Sans autre alternative quand on est un Noir. En plaçant ses nouvelles dans un contexte de futur proche, avec une touche de fantastique, ou en laissant germer les graines d’une dystopie, Nana Kwame Adjei-Brenyah décentre le regard du lecteur pour le forcer à voir, ressentir et comprendre : No Future quand tu n’as pas la bonne couleur de peau.

« Friday Black », « Comment vendre un blouson selon les recommandations du Roi de l’hiver » et « Dans la vente » passent à la sulfateuse les excès de l’ultraconsumérisme et la perte de l’essentiel au profit de l’accessoire qui aboutissent à une déshumanisation (jusqu’à faire des consommateurs des zombies affamés de soldes lors du Black Friday). « Ces choses que disait ma mère » et « Le Lion & l’araignée » proposent des histoires au réalisme lucide et à la plume émouvante autour de familles pour lesquelles la pauvreté oblitère presque l’espoir. « L’Ère » prend place dans un futur où les guerres successives ont abouti à un mode de vie radical, entre modifications génétiques (parfois ratées) et injonction d’être honnête en toutes circonstances. Dire sa vérité conduit à la disparition totale de la compassion, au mépris systémique et à la nécessité de s’injecter une drogue pour préserver sa santé psychique des agressions permanentes. « Après l’Éclair » nous emmène dans une boucle temporelle, Un jour sans fin version film d’horreur avec torture, mutilations et meurtres en cascade.

Dans ce recueil d’une grande qualité, deux nouvelles marquent plus particulièrement encore les esprits : « Les 5 de Finkelstein » et « Zimmer Land ». Le premier narre la montée en puissance d’un mouvement de révolte après l’assassinat de cinq jeunes noirs innocents et l’acquittement du tueur ; à la violence répond la violence. Le second met en scène un parc d’attraction avec des modules de jeux basés sur la vie dite réelle : le visiteur peut y déjouer un attentat ferroviaire ou protéger son quartier d’une menace. Dès le départ, les règles sont biaisées  : pas une seconde les musulmans du train et le jeune homme noir qui marche dans la rue ne peuvent être autre chose que de dangereux terroristes et un voleur prêt à tout pour dépouiller une famille. Le divertissement poussé à l’extrême, jusqu’à la nausée.

Avec une ironie mordante et une pointe d’humour noir, Nana Kwame Adjei-Brenyah se montre à l’aise dans tous les registres et livre la critique cinglante d’une Amérique en pleine désintégration où l’extrême violence, le racisme et la haine persistent. Un recueil dur, sans concession, porté par une voix puissante et tranchante. En un mot ? Incontournable.

Citation

Dans la vente, si on ne veut pas faire sa Lucy, il faut trouver une façon d’échapper un peu à la morosité. Lucy, c’est la fille qui s’est jetée du troisième étage le mois dernier pendant sa pause-déjeuner. Elle était caissière chez Taco Town. C’est devenu une expression : « Je vais faire ma Lucy si la journée ne passe pas plus vite », « La nouvelle recrue ne sourit jamais. Elle fait sa Lucy. » Moi, j’essaie de ne pas manquer de respect aux morts. Ce sont les autres, ici au Monumental, dans toutes les boutiques, qui prononcent souvent son nom.
Ça fait un moment que je suis là, et la chose la plus importante que j’ai apprise, c’est que pour être heureux au Monumental Centre Commercial, il faut aller chercher soi-même le bonheur, parce qu’il ne va pas vous accoster en vous demandant comment ça va. Enfin, à moins de se faire accoster par quelqu’un qui ne parle pas votre langue. Là, c’est différent.
J’adore ça quand de vieilles Latinos viennent au magasin acheter quelque chose pour leur fille, leur fils, leur nièce ou leur neveu, et qu’en l’absence de vendeur hispanophone, elles soient obligées de s’adresser à moi. J’adore ces vieilles-là parce que nous, les jeunes, on a du mal à ne pas se conduire comme des petits cons les uns avec les autres. Je crois que le fait d’avoir eu de l’argent, de l’avoir perdu, puis d’en avoir eu de nouveau et de le perdre encore une fois, fait que les vieux se disent : Oh et puis merde, autant sourire. Peut-être sont-ils trop fatigués pour être méchants.

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4 réponses

  1. Je vais finir par me pencher dessus. Il est chaudement recommandé par Gilles Dumay entre autres. Et ton billet va dans le même sens.

  2. Baroona dit :

    Tu confirmes complètement qu’il faut que je le lise. Je ne vois pas comment je vais pouvoir ne pas aimer – si on peut vraiment « aimer » ces textes – ça a l’air tellement puissant.

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