De Jean-Laurent Del Socorro
Albin Michel Imaginaire – 304 pages
Après Morgane Pendragon, consacré à la matière arthurienne, Jean-Laurent Del Socorro poursuit son exploration des mythologies européennes avec Les Amants du Ragnarök. Ce deuxième volet de son triptyque mythologique s’attaque à l’un des récits les plus célèbres de la mythologie nordique : la fin du monde des dieux nordiques.
Le Ragnarök : une fin du monde annoncée
Dans la tradition nordique, le Ragnarök désigne la bataille finale qui verra les dieux d’Asgard affronter leurs ennemis avant la destruction du monde. Le roman s’ouvre alors que cette prophétie semble sur le point de s’accomplir. L’hiver de trois ans touche à sa fin et les signes annonciateurs de l’apocalypse se multiplient.
Thor a vu sa mort en rêve. Sa compagne, la géante Iarnsaxa, refuse pourtant de se résigner à ce destin. Déterminée à empêcher la prophétie de se réaliser, elle se lance dans une quête pour sauver celui qu’elle aime.
Sur sa route, elle croise Jórunn, une scalde aveugle qui cherche à rejoindre la Valhalle afin de dire adieu à son amante Hervor, tombée lors d’une bataille opposant Vikings païens et chrétiens. Deux quêtes différentes, deux douleurs distinctes : leurs trajectoires finissent par se rejoindre et leur voyage devient commun.
Ensemble, elles entreprennent une traversée des mondes : l’arbre-monde Yggdrasil, Asgard ou encore les royaumes des morts. Iarnsaxa et Jórunn ne se contentent pas de partager une route : chacune devient pour l’autre un miroir et un révélateur. La géante, qui refuse la fatalité de la mort de Thor, se confronte à la démarche de Jórunn, déjà engagée dans un travail de deuil. La scalde, quant à elle, découvre à travers Iarnsaxa une lutte obstinée contre le destin. Il ne s’agit pas seulement de sauver un être aimé ou de lui dire adieu, il s’agit de choisir comment affronter l’inéluctable. Et derrière ces quêtes personnelles se profile une transformation plus vaste : la disparition progressive des anciens dieux face à l’expansion du christianisme. Le Ragnarök devient ainsi le symbole d’un crépuscule culturel et religieux.
Le deuil constitue l’un des fils conducteurs du livre. Les personnages doivent affronter différentes formes de perte : la mort d’un être aimé, la disparition d’un monde ou encore la fin d’une époque. chacun doit apprendre à accepter et à comprendre ce qui demeure lorsque le monde e les univers intérieurs s’effondrent.
Une fantasy mythologique centrée sur les personnages
Là où la mythologie nordique est souvent associée à une imagerie guerrière et héroïque, Jean-Laurent Del Socorro privilégie une approche plus intime. Les relations entre les personnages occupent ainsi une place centrale. Les dieux ne sont plus seulement des figures mythiques : ils apparaissent comme des êtres confrontés aux regrets, aux non-dits et à la perspective de leur propre disparition.
La narration alterne entre plusieurs voix, notamment celles d’Iarnsaxa, de Jórunn et d’Hervor. Cette structure polyphonique permet de croiser les regards humains et divins et d’entrelacer différentes trajectoires. Les personnages se croisent, se confrontent et se redécouvrent. Odin, Thor et Loki voient leurs relations familiales se recomposer. Dieux et humains se rencontrent à l’heure où leurs mondes respectifs s’effondrent.
Le roman s’appuie sur les grands éléments de la mythologie scandinave : l’arbre-monde Yggdrasil, les dieux Odin, Loki, Hel, le marteau Mjolnir ou encore Ratatosk, l’écureuil qui parcourt les branches du frêne cosmique. Les références aux sagas et aux textes fondateurs, comme l’Edda poétique, contribuent à ancrer solidement le récit dans cet univers. Jean-Laurent Del Socorro choisit de mettre en avant des figures parfois secondaires dans les sources mythologiques. Iarnsaxa, par exemple, devient ici un personnage central. À travers elle, l’auteur déplace le regard et propose une lecture plus humaine des récits nordiques. Les Dieux apparaissent moins archétypaux : Odin moins distant, Thor moins guerrier, et Loki plus complexe.
Les phrases sont souvent brèves, la narration fluide et les chapitres relativement courts : la lecture avance vite, presque naturellement, comme portée par le mouvement du récit. Derrière cette simplicité apparente se déploie une écriture plus profonde, traversée d’une poésie discrète et d’une certaine mélancolie. Les réflexions sur l’amour, le deuil et la disparition des êtres aimés donnent au texte une résonance particulière. Le roman parvient ainsi à conjuguer la grandeur du mythe et une sensibilité plus intime.
Dans Les Amants du Ragnarök,, Jean-Laurent Del Socorro conjugue le souffle héroïque du crépuscule des dieux à une approche d’une grande sensibilité. Ici, la fin d’un monde se joue autant dans la fureur des champs de bataille que dans le silence et l’intimité des cœurs.
Une citation
La scalde a raison, la peur ne doit pas nous empêcher de vivre. profitons d’aujourd’hui tant que demain n’existe pas encore.
Pour aller plus loin
- De Jean-Laurent Sel Socorro sur le RSF Blog : Royaume de vent et de colères, Noir est le sceau de l’enfer, Morgane Pendragon.
- Lire les avis de Shaya, L’Ours inculte, Yuyine, Fantasy à la carte, Celindanaé, LaGeekosophe.


