Dracula – Bram Stoker 11


Dracula

De Bram Stoker

In Livro Veritas – 563 pages

J’ai, depuis un certain temps et un temps certain, une édition de Dracula chez Presses Pocket. Acheté d’occasion, cet exemplaire porte, sur sa couverture, une photo du film de Francis Ford Coppola : Dracula (Gary Oldman) embrassant Mina Harker (Winona Ryder). J’avais adoré le film (et après lecture du roman, le souvenir que j’en garde est celui d’une adaptation plutôt fidèle sur l’histoire, l’ambiance et le ton) et j’ai donc logiquement préféré prendre l’exemplaire du roman avec cette couverture. Cette édition présente en outre l’avantage d’accueillir un dossier historique et littéraire, une nouvelle de Bram Stoker, « L’invité de Dracula » ainsi qu’une nouvelle de Théophile Gautier « La morte amoureuse ». Tout cela est bien alléchant. Sauf que je n’ai ouvert cette édition que quelques secondes. Quand j’ai vu la taille de la police de caractère (qui réussit à être encore plus petite dans l’introduction et le dossier), je n’ai pas pu. Les marges, ridicule, renforcent encore l’impression d’avoir une brique de 576 pages indigeste. Comme j’ai passé l’âge de me tuer les yeux et que je me suis habituée au confort des grands formats et de la liseuse, j’ai donc cherché une alternative. L’oeuvre de Bram Stoker, tombée dans le domaine public, devait bien se trouver en ebook. Mon salut est venu de In Livro Veritas sur lequel j’ai trouvé un epub de Dracula, epub dans lequel était intégré « L’invité de Dracula ». Pour ce qui est de « La morte amoureuse », je pense l’avoir déjà croisé pendant ma scolarité et, si ce n’est pas le cas, je m’en dispenserai sans trop de regrets. J’ai donc embarqué mon epub et entamé la lecture, sur liseuse, de ce classique qui me permettra de préparer la lecture de Anno Dracula de Kim Newman.

Dracula est un personnage connu de tous. Le roman de Bram Stoker a inspiré de nombreux auteurs, il est l’un des pères fondateurs du mythe du vampire. Vlad, comte Dracula, Prince de Valachie, donne donc l’impression d’être familier. Force est de constater, à la lecture du roman, qu’il n’en est rien : il garde jusqu’au bout son aura de mystère. Le parti pris narratif y est pour beaucoup. Dracula dresse un portrait en creux de son principal protagoniste puisque toute l’histoire est vécue et racontée par les autres personnages sous forme de journaux intimes, lettres, carnets de route ou compte-rendu enregistrés. Vlad Tepes n’a que quelques lignes de dialogue et il y révèle une nature plutôt brutale et inflexible. Et les personnages sont nombreux et leurs points de vue alternent. Jonathan Harker, fiancé à Mina Murray, ouvre le bal. Il se rend en Transylvanie pour conclure la vente  d’une maison londonienne que convoite le comte Dracula. Il est le premier à découvrir l’horreur, l’impensable, le vampirisme, même s’il ne peut pas à ce stade de l’histoire, mettre un nom sur le phénomène. Sa découverte lui fera tutoyer la folie et, il n’échappera à la mort, que bien tardivement – et on ne sait guère dans quelles circonstances il arrive à s’échapper d’un château posé sur un précipice, clos de toutes parts, ceint par les loups et le froid mordant de l’hiver et qui, si ce n’était pas assez, abrite un trio de vampires voraces et séductrices… Je ne suis pas sûre que Bram Stoker lui-même ait su comment tirer son personnage de là. L’art de l’ellipse peut sauver plus d’un personnage en fâcheuse posture. Suivent Mina, jeune fille intelligente et plutôt dégourdie pour l’époque qui tient un journal en sténographie et attend impatiemment le retour de son fiancé pour l’épouser. Lucy, amie de Mina, dotée d’une mère à ce point détestable que le lecteur ne peut que se réjouir de son décès. Lucy, éconduira deux prétendants, Quincey P. Morris, un Texan et le Dr John Seward, qui dirige un hôpital psychiatrique (ce qui donnera au lecteur l’occasion de côtoyer la folie de plus près encore), au profit de Lord Godalming. Ironie du sort Seward, Morris et Godalming sont amis. Tous les personnages, y compris le professeur Abraham Van Helsing, sont liés par l’amitié ou l’amour, ce qui induit de longues et enthousiastes déclarations d’amitié ou d’amour, dégoulinantes de bons sentiments, légèrement emphatiques, terriblement romantiques et un peu fatigantes sur la durée. Lucy sera la première atteinte d’un mal mystérieux que Van Helsing traitera du mieux qu’il peut. Et tous chercheront la source du mal pour l’éradiquer… Ensemble et soudés, mais dans un dénouement plus qu’expéditif, ils enverront ad patres (tout en sauvant son âme) le méchant vampire.

Que penser de Dracula ? Ce roman, publié en 1897, est le reflet de son temps sur certains points. Le vampire est un non-mort (mais un non-vivant aussi), un damné, dont l’âme peut être sauvée dans la mort. L’hostie consacrée le prive de ses pouvoirs, preuve qu’il les tient du Malin. Les transfusions sanguine dont bénéficie Lucy prêtent à sourire puisque pour le faire il suffit d’être jeune et robuste et d’aimer la personne à soigner. Le traitement de la folie dans l’hôpital psychiatrique de Seward date d’un autre âge et fait froid dans le dos. La place de la femme reste traditionnelle : il convient de la ménager et de la protéger, ce qui donne des résultats pour le moins surprenant ici, et contraire à l’effet escompté, quand ces messieurs décident de mettre Mina de côté, se privant en outre de ses compétences cognitives. Je soupçonne Bram Stoker d’oeuvrer en sous-main pour les féministes de l’époque en ridiculisant ses personnages masculins, aveugles, sourds et idiots lorsque le danger rôde au plus près. Pour la galerie, notre agent double n’oublie pas de balancer quelques petites phrases bien senties destinées à rassurer le mâle de l’époque :

  • Lucy : « Ma chère Mina, pourquoi les hommes ont-ils une telle grandeur d’âme alors que nous, les femmes, sommes si indignes d’eux ? Je m’en rendis compte soudain ; depuis près d’une demi-heure je ne faisais que plaisanter, et cet homme, à qui je m’adressais sur ce ton, était la distinction, la délicatesse même. Je fondis en larmes, car vraiment j’étais très triste, très malheureuse. Pourquoi une jeune fille ne peut-elle pas épouser trois hommes, et plus même si elle en a l’occasion ? Ne crois-tu pas que cela épargnerait bien des ennuis ? Mais, je le sais, ce ne sont pas là des propos à tenir… »
  • Mina : « À la baie de Robin Hood, dans une petite et vieille auberge d’où l’on voyait les rochers couverts d’algues, on nous servit un thé absolument extraordinaire. Sans doute celles qui se disent les « nouvelles femmes » auraient été choquées de nous voir manger de si bon appétit. Les hommes, Dieu merci, sont plus tolérants ! »

Mais mis à part ces petits bémols, j’ai trouvé que le livre avait bien vraiment bien vieilli. Je n’irai pas le qualifier de moderne mais il reste tout à fait lisible pour un lecteur contemporain. J’ai même eu du mal à décrocher et, ce, même si je connaissais l’histoire, la fin et que je suis imprégnée de littérature vampirique depuis Anne Rice (on entre en vampirie sans forcément passer par les classiques). J’ai d’ailleurs un peu de mal à expliquer pourquoi j’ai été happée par le roman. La tension (sexuelle ?) qui le sous-tend y est probablement pour beaucoup. Les personnages, et surtout celui de Mina, sont attachants. Contrairement aux vampires modernes, Dracula n’est guère attirant de prime abord. Il n’a pas ce magnétisme, cette sensualité, que lui a conféré Coppola dans son film et qui sera l’apanage des vampires d’Anne Rice (et des auteurs qui ont suivi). Il est l’incarnation du mal, une créature venue du fond des âges et d’autant plus dangereuse qu’elle a du temps, de la volonté et qu’elle ne partage plus aucune des valeurs de la société humaine. C’est peut-être cette étrangeté que j’ai le plus apprécié : à la fin du roman, le lecteur ne sait pas vraiment qui est Dracula et n’a pas percé ses ressorts de fonctionnement. Loin d’en concevoir de la frustration, ce mystère ne fait que renforcer l’impression d’avoir lu un roman sur lequel le temps n’a pas de prise. C’est peut-être comme ça que naissent les mythes…

Une (dernière) citation de Van Helsing
« Oh ! Mon ami John, quel étrange monde que le nôtre ! Un monde bien triste, plein de soucis, de misères, de malheurs. Et pourtant, quand arrive le Rire, tout se met à danser sur l’air qu’il plaît à Sa Majesté de jouer ! Les coeurs qui saignent, et les ossements, dans les cimetières, et les larmes qui brûlent les joues, oui, tout cela danse ensemble au son de la musique qu’il émet de sa bouche où le moindre sourire ne se dessine jamais ! Croyez-moi, mon ami, nous devons lui en savoir gré ! Car, nous, les hommes et les femmes, on pourrait nous comparer à des cordes que l’on tire de côté et d’autre ; mais alors viennent les larmes, et, semblables à l’effet de la pluie sur les cordes, elles nous raidissent, peut-être jusqu’à ce que la tension devienne vraiment insoutenable, et alors nous cassons. À ce moment, le Rire arrive comme un rayon de soleil, et il détend la corde ; ainsi, nous parvenons à poursuivre notre travail, quel qu’il soit. »

Un mot sur « L’invité de Dracula », la nouvelle qui précède le roman, pour terminer. Le ton est radicalement différent, plus proche de l’épouvante de l’époque. L’action est vécue et racontée par Jonathan Harker, seul et perdu dans un bourg maudit (maudit parce qu’un vampire y a sévit…) en pleine nuit de Walpurgis. L’histoire se déroule avant sa visite au comte Dracula mais lorsqu’il est déjà sur les terres de ce dernier. Le chien-loup qui le « sauve » (et le marque à la gorge) montre l’ambivalence du comte : je te protège parce que tu m’es utile mais ta vie m’appartient et, sur mes terres, je suis le maître… des éléments comme des hommes. Glaçant.


JLNN


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11 commentaires sur “Dracula – Bram Stoker

  • Nick_Holmes

    « Je soupçonne Bram Stoker d’oeuvrer en sous-main pour les féministes de l’époque en ridiculisant ses personnages masculins, aveugles, sourds et idiots lorsque le danger rôde au plus près. »
    Cachou, sort de ce corps !!! :p

  • Vampire

    Du coup, la traduction de la version epub est de qui ? Parce que pour le Pocket, il s’agissait de Jacques Finné. Sachant que la traduction la plus répandue du roman, celle de Molitor, est pour le moins frustre…

  • Tortoise

    Je n’y avais pas vu tout ça, notamment sur l’image de la femme que j’avais ressentie beaucoup plus conforme au carcan de l’époque, mais sinon ça rejoint bien mes souvenirs de lecture aussi (que j’avais faite à moitié en papier/poche, à moitié en pdf sur ordi et smartphone, mon tout premier test d’e-book qui m’avait convaincue de m’en tenir à l’ordi en attendant d’avoir une vraie liseuse ^^)
    Avec ça, tu vas te régaler avec Anno Dracula!

  • Tigger Lilly

    Ha la position de la femme dans Dracula, tout un programme. J’avais relevé celle-ci aussi quand je l’avais lu : « Avez-vous une telle mémoire pour les détails ? C’est si rare chez les jeunes femmes ! » :'(

  • Brize

    Lu il y a trèèès longtemps, précieusement conservé et justement, le jour où je me suis dit (récemment, suite à des billets sur des blogs) que je le relirais bien, je l’ai ouvert et constaté que la police de caractère ne me convenait plus du tout !

  • Lorhkan

    J’ai aussi prévu de le relire prochainement, avant Anno Dracula.
    Ma première lecture remonte à fort longtemps, mes souvenirs sont très parcellaires, donc c’est quasiment comme si je me replongeais dans un roman nouveau ! Je sens que ça va me (re)plaire !

  • Valeriane

    C’est vrai que cette édition pocket était rude à lire Néanmoins, j’ai vraiment apprécié ma lecture.
    Vrai qu’à première vue, les nanas ont l’air un peu neuneu (mais c’est d’époque on pourrait dire), mais ce que tu soulignes est intéressant Parce que c’est bien vrai que les filles sont plus malignes Je viens justement de terminer entretien avec un vampire d’anne rice. Un peu laborieux, mais sympathique lecture. Je vais certainement continuer la série!