Oniromaque – Jacques Boireau 6


Oniromaque

De Jacques Boireau

Armada – 252 pages

Il y a des lectures qui s’annoncent mal. Trouver deux énormes coquilles dans la préface de Pierre Stolze, préface au demeurant intelligente et « pousse à lire », avait refroidi mon enthousiasme. Heureusement cette lecture s’est terminée de manière bien plus heureuse qu’elle n’avait commencé.

Nous sommes dans un univers uchronique où l’Europe du Nord est dominée par la Ligue Hanséatique. L’univers développé ici est un prolongement de celui présenté dans les Chroniques Sarrasines nous apprend Pierre Stolze : Charles Martel a été vaincu à Poitiers et la France est coupée en deux au niveau de la Loire. Au Sud du fleuve, on trouve une une brillante civilisation musulmane, l’Occitania. Au Nord, c’est la Francie, dominée par la Ligue Hanséatique. La volonté expansionniste de la puissante Hanse ne s’arrête pas aux frontières de la Francie. Elle vise aussi l’Occitanie. En Grèce, l’armée renverse le gouvernement. Des brigades internationales se créent pour déjouer ce putsch. Les volontaires se rassemblent en Macédoine. Et nous suivons Jordi, narrateur de l’histoire, Dino Buzzati, Carlos Saura, Tita Piaz, Yannis Ritsos, tous prêts à lutter pour la démocratie. Leur arme ? L’oniromaque, une étrange machine qui utilise les rêves pour modifier le cours de la réalité. Les rêves sont collectifs : le rêveur principal crée un rêve auquel chacun participe. Plusieurs méthodes vont être utilisées pour faire avancer la cause : pacifiques ou guerrières, politiques (comme le complot visant à créer la Commune de Liège – sur le modèle de la Commune de Paris ?). Mais après chaque rêve, les rêveurs se rendent compte que l’oniromaque modifie le présent de manière bien plus profonde et bien plus anarchique que ce que les scientifiques avaient prévu.

Le narrateur de l’histoire, Jordi, mi-occitan mi-francien, passionné de photographie, idéaliste, est un personnage attachant. S’il n’est pas seul à se rendre compte des modifications importantes induites par l’oniromaque, il a cependant l’air d’être le seul à ne pas les nier et à tenter de comprendre. Les contours de la réalité s’estompent, les repères se brouillent et la fin du roman, qui le boucle, fait un peu froid dans le dos. Les rêves permettent un jeu de spéculations politiques référencé et inventif. L’auteur varie son style en fonction de la personnalité de chaque rêveur et des virages de l’histoire. Certains passages se révèlent difficile à appréhender mais globalement le roman se lit d’une traite et avec beaucoup de plaisir. Une belle surprise que cet Oniromaque. Un mot aussi sur la couverture de Michel Borderie ? Superbe.

Avant Oniromaque, je n’avais rien lu de Jacques Boireau. Il a été peu publié. Et c’est bien dommage. Après lecture, j’ai envie de poursuivre la découverte de cet auteur. Ça tombe bien les éditions Armada proposent aussi une nouvelle numérique de Jacques Boireau, « Chronique de la vallée », nouvelle qui a reçu le Prix Rosny-aîné en 1981. Elle a bien évidemment rejoint ma liseuse et je vous en reparlerai bientôt.

Un extrait :
« L’oniromaque est fondé sur une hypothèse : il existe une interaction entre le rêve et la réalité, parce que ce que nous appelons réalité est en partie une fabrication de l’esprit humain, de tous les esprits humains, devrais-je dire. C’est notre postulat de base… Pour être plus précis, sans entrer dans les détails techniques, ce que nous appelons réalité est en fait, selon la théorie du professeur Mavromichalis, une construction ambiguë : d’une part ce que j’appellerai l’invariant, la Terre dans sa réalité physique, en un mot réducteur, tout ce qui est matériel ; d’autre part tout ce que nous appelons les variables : tout ce qui est d’ordre spirituel, intellectuel, et qui constitue une large part de l’histoire de l’humanité. Selon Mavromichalis, en fait l’histoire n’est qu’une construction des esprits humains, mais là, je crois qu’il va trop loin. L’oniromaque est fait pour jouer sur les variables. Nous supposions donc que le rêve ne pouvait agir sur l’invariant… »


Lu pour le Prix ActuSF de l’Uchronie


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