Le Calice du Dragon – Lucius Shepard 12


Le Calice du Dragon

De Lucius Shepard

Le Bélial – 272 pages

Vous le savez, j’ai eu un énorme coup de coeur pour Le Dragon Griaule de Lucius Shepard. Et parce qu’il ne faut pas être humble avec ses coups de coeur, il s’agit certainement du meilleur recueil de nouvelles publié en 2011 dans notre petit landerneau SFFF. Quand Le Bélial a annoncé en début d’année que la maison publierait Beautiful Blood, un « court roman » de Lucius Shepard dans l’univers du Dragon Griaule, j’ai suivi avec assiduité la genèse du projet sur le forum de l’éditeur. Pour qu’enfin, aux Imaginales, je récupère le roman, sous son titre français, Le Calice du Dragon (titre fort judicieusement choisi quand on lit le texte). Il a ensuite fait l’objet d’une lecture commune avec Tigger Lilly et Nick. Vous l’avez compris, j’étais impatiente de lire Le Calice du Dragon. Mes attentes vis-à-vis de ce roman taient aussi très élevées. Ont-elles été satisfaites ? Elles ont même été dépassées. Attention cette chronique dévoile des ressorts de l’histoire. Lisez à vos risques et périls.

Le Calice du Dragon n’est pas vraiment un court roman : semi-format, écrit dans une police de taille raisonnable (c’est-à-dire assez grande pour être lisible sans plisser les yeux), il fait 272 pages. Un roman donc. Un roman d’une taille normale, même si, par contraste avec les pavés imposants de fantasy habituels (multipliés par trois car souvent déclinés en trilogie), il paraît court. Pas de remplissage, de digressions inutiles, de ventre mou au milieu, de longueurs ennuyeuses. Ce qui n’empêche pas Lucius Shepard d’émailler son récit de splendides descriptions. Et, avant d’entrer dans l’histoire, penchons nous d’abord sur l’une de ces descriptions. Description agrémentée d’une photo pour illustrer l’osmose entre l’auteur, le traducteur et l’illustrateur (Dream Team du Bélial ou Sainte Trinité si Griaule est un dieu) :
« Cet incident correspondit au début de la conversion de Rosacher, encore qu’un observateur eût été en droit de proposer une date antérieure. Ce fut un processus des plus subtil, une lente ascension vers une foi aveugle et absolue. Durant toutes les années suivantes (des années qu’il vécut pleinement, sans jamais sauter des périodes dont il ne lui restait que de vagues souvenirs), à mesure qu’il bâtit les fondations de sa religion et du temple qui devait lui servir de siège, il garda toujours présente à l’esprit la sérénité de la vue dont il avait joui sur le flanc est de Griaule. Il retournait à intervalles réguliers sur la corniche où Jarvis et lui s’étaient postés et se pénétrait de cette sérénité qui l’inspirait et lui emplissait la tête de pensées et d’aperçus également étranges, lesquels infusaient jusqu’à ce qu’apparût clairement leur lien avec ses problèmes du moment.
La majeure partie de ces aperçus portaient sur des raffinements de conception relatifs à la religion et à son temple… un temple déguisé en un établissement typique de Matinombre, à avoir un bordel, qui avait ouvert ses portes trois ans avant l’achèvement des travaux. Rosacher ne voyait aucune raison qui empêchât les plaisirs charnels d’enrichir l’extase religieuse – à ses yeux, cela ne ferait que renforcer les liens entre le célébrant et un dieu objectivé. […]
Une fois achevée, la Maison (comme on finit par la dénommer) ressemblait à la moitié d’une pièce montée de onze étages appuyée sur le pied du dragon et surmontée de deux flèches, la forme de l’ensemble rappelant celle d’une cathédrale gothique. Toutefois, ses diverses fioritures décoratives – les moulures ouvragées, les dômes aux couleurs criardes, les innombrables lanternes aux vitres de rubis, les dragons sculptés par centaines – démentaient vivement cette impression. En la découvrant, on l’identifiait de rime abord à un gigantesque lupanar, mais au niveau subliminal elle apparaissait plutôt comme un lieu de culte, ce qui était précisément l’intention de Rosacher. »

(Clic)

L’extrait ci-dessus n’est pas choisi par hasard. Richard Rosacher conçoit son bordel pour qu’il ressemble à une cathédrale (et vice-versa). Lucius Shepard, lui, conçoit son roman pour qu’il soit lisible sur plusieurs niveaux. L’histoire est simple (même si en réalité « simple » est un mot à bannir quand on lit Shepard) : Richard Rosacher, jeune médecin idéaliste et désargenté, décide d’étudier le sang de Griaule. Par hasard (le hasard a-t-il sa place dans ce monde dominé par la volonté de Griaule ?) il découvre que ce sang contient une drogue très puissante : elle embellit la vie ou plutôt la perception de la vie. Sans effets secondaires, sans accoutumance, Rosacher découvre le plus puissant anti-dépresseur qui soit. Baptisée le pem, pour plus et mieux, elle permet de vivre une vie misérable tout en étant heureux (quelle arme de manipulation des masses !). Dans notre monde, l’Etat aurait décrété un monopole du pem, l’aurait taxé et remboursé par la sécurité sociale. Vous imaginez la paix sociale qui aurait régné ? Une magnifique illusion de confort, de beauté, de bonheur. Plus de conflit, plus de revendications, chacun se contentant de ce qu’il a et, s’il n’a rien, s’éteignant en silence et dans une ignorance béate. Dans le monde de Griaule, ce n’est pas si différent. Rosacher, comme tout bon parrain qui se respecte, va monter son petit business de trafiquant, associé à sa compagne, une péripatéticienne pour laquelle il a le béguin. S’en suivront une ascension sociale émaillée de luttes de pouvoir (avec, notamment, Jean-Daniel Brèque, conseiller municipal) et de politique internationale (tout parallèle avec notre monde où plutôt l’amérique de Ronald Reagan est à faire) qui pourraient se révéler classiques si nous n’étions pas dans le monde de Griaule. Griaule, dont l’ombre maléfique plane à chaque minute et dont les desseins (supposés ou avérés) se révèlent toujours impénétrables. Griaule manipule la temporalité de la vie de Rosacher sans que ce dernier sache très bien pourquoi, ni comment. Après l’avoir privé d’années complètes (Rosacher se réveille en n’ayant simplement le souvenir de quelques années de vie mais sans les avoir vécues), il lui accorde une longévité incroyable. Et si cela ne suffisait pas, Griaule fait de Rosacher son messie… Religion, sexe, drogue et politique, un cocktail détonant, servi par la plume toujours élégante de Lucius Shepard. Une indéniable réussite.

Attention, Le Calice du Dragon n’est pas une suite du Dragon Griaule. Il s’agit de la trajectoire en parallèle d’un personnage (qui croisera notamment Méric Cattanay, l’homme qui peignit le dragon dans Griaule…) sur une très longue période (plusieurs décennies). Si vous lisez Le Calice avant de lire Le Dragon Griaule vous risquez de vous faire spoiler (dans son acception francophone) d’une bonne partie du plaisir de la découverte lors de la lecture du recueil de nouvelles. Au contraire si vous lisez le recueil avant, vous pourrez savourer une foule de petits clins d’oeil à la lecture du Calice. Je préconise donc la lecture dans l’ordre de parution : Griaule puis son Calice. Et la magnificence de l’oeuvre vous apparaîtra dans toute sa splendeur.

A la fin de l’ouvrage, on trouve une bibliographie exhaustive (jusqu’à la prochaine parution) de Lucius Shepard, bibliographie réalisée par Alain Sprauel. Pour les curieux qui veulent savoir où retrouver quoi. Et faut-il parler de la couverture ? Cliquez sur l’image en début de billet pour la voir s’afficher en grand, et observez Rosacher dans la gueule de Griaule… Une merveille. Et vous savez quoi ? Le dernier roman de Lucius Shepard, Five Autobiographies and a Fiction contient cinq récits relevant de l’uchronie personnelle et une novella steampunk. Cerise sur le gâteau, il sera eut-être traduit par Jean-Daniel Brèque et publié au Bélial… (Vous me voyez sautiller en l’air en poussant des petits cris de joie ?).


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