Histoire de ce qui n’est pas arrivé – Joseph Méry 5


Histoire de ce qui n’est pas arrivé

de Joseph Méry

Publie.net collection ArcheoSF – 121 pages

Histoire de ce qui n’est pas arrivé est l’une des toutes premières uchronies françaises à avoir été publiée. Elle est presque tombée dans l’oubli ensuite faute de réédition mais elle est signalée dans les essais d’Eric B. Henriet (L’Uchronie et L’histoire revisitée : Panorama de l’uchronie sous toutes ses formes). Cette réédition en 2012 dans la collection AchéoSF tombait à point nommé pour que je puisse rattraper mes classiques. La préface de Philippe Ethuin se révèle très intéressante, fruit de longues heures de recherches on dirait : en plus de situer le texte dans son contexte historique, elle nous fournit son histoire éditoriale Du paratexte intelligent, j’aime ça.

« On se console avec des rêves, et les mensonges de nos nuits nous dédommagent souvent des vérités de nos jours ».

Évoquons maintenant le point de divergence de cette uchronie napoléonienne. Il est précis : le 21 mai 1799, date du retrait des troupes françaises après l’échec du siège de Saint-Jean-d’Acre. Les assiégés turcs, commandés par Djezzar Pacha, sont soutenus par la flotte britannique de l’amiral Sidney Smith. Une tour inébranlable, surnommée « La Maudite », aurait eu raison de Bonaparte. Dans Histoire de ce qui n’est pas arrivé, le narrateur, nostalgique, imagine cette tour tomber et Bonaparte partir sur les traces d’Alexandre le grand.

Point de surprise dans Histoire de ce qui n’est pas arrivé : le destin de Bonaparte est tout tracé. Il réussira son entreprise avec une facilité déconcertante (sauf à se rappeler que Bonaparte n’est pas un général comme les autres : son destin ne fait que se réaliser) et moult superlatifs pour la décrire. Bonaparte est comparé à Alexandre, Annibal et César avec une gradation de plus en plus marquée puisqu’il finit par les surpasser en noblesse d’âme et en génie conquérant. En parallèle Bonaparte est élevé au rang de messie (« le messie de l’Occident ») puis de saint (son respect des populations occupées qui tombent dans l’admiration…) et devient même un demi-dieu descendu parmi les hommes inondant la terre de ses bienfaits. La conquête n’en est plus une : c’est une libération tant les bienfaits apportés par Bonaparte sont nombreux. Ce qui était stérile sera même ensemencé…  Le vocabulaire utilisé est celui de la vénération dans le registre religieux. Bonaparte est toujours présenté de manière positive : posé, intelligent, stratège, aimant, juste, le sens de la répartie aiguisé (et toujours le mot d’esprit qui fait mouche). L’auteur ne craint pas de tomber dans la dithyrambe. De fait Bonaparte ne peut que faire l’unanimité. Les personnages, les caractères ne se révèlent que par rapport au référentiel qu’il est : ses généraux n’existent que dans leurs dialogues avec lui, les « barbares » ne prennent corps (et intelligence) que dans leur rapports épistolaires avec lui. Bonaparte est la figure centrale, solaire de ce texte.

« Il y a dans les armées intelligentes et voyageuses des traditions d’enthousiasme que la série des siècles ne peut interrompre ».

L’armée voyage beaucoup et tout est sujet à émerveillement : le voyage en lui-même, les paysages, les villes et les femmes (et Bonaparte). La troupe se transforme en caravane, des soldats se marient sur place, on pense plus à son installation et sa future vie de famille qu’à se battre. Peu de combats donc (et la traditionnelle bataille finale vaut son pesant de béatitude extatique) puisque Bonaparte parvient à rallier les troupes sur son seul charisme ou sur des valeurs positives (fraternité des peuples sur le champs de bataille). Et quand bataille il y a, la fureur et le sang en sont absentes. Les canons tonnent et les villes tombent. Voilà le seul fracas de la guerre. Parfois la mort elle-même n’est pas au rendez-vous.

Histoire de ce qui n’est pas arrivé est à hisser au rang de classique indispensable de l’uchronie tant il représente son époque et répond au canon du genre. Même si les uchronies napoléoniennes ne sont pas mes préférées, celle-ci mérite la lecture et l’investissement (1,99 € dans toutes les bonnes librairies numériques pour un ebook format epub d’une qualité irréprochable – même sur ma liseuse préhistorique).

Quelques citations pour terminer et vous permettre de vous rendre compte du style (typique de l’époque). Voici un dialogue entre Kléber et Murat :
« – Quel beau champ de bataille ! reprit Murat ; on dirait qu’il l’a fait construire aussi ; voilà des ennemis superbes à voir ! des monstres demi-nus, avec toutes les nuances du bronze ; il semble que nous allons nous battre avec les gens de l’enfer ! À la bonne heure ! voilà du nouveau ! J’étais ennuyé des uniformes grotesques de nos ennemis du Nord ; avec leurs habits absurdes, un tableau de bataille est une caricature épique passée au sang. Nous avons un jeune peintre, qui me disait tout à l’heure :
– Enfin, me voilà délivré des gibernes, des shakos, des buffleteries, des briquets et des guêtres ! Ces atroces noms sont aussi durs à la bouche qu’au pinceau. Quel est le barbare qui les a inventés ! ce n’est ni un peintre, ni un poète, à coup sûr ! Ce doit être un savant. »

Et voici probablement mon extrait préféré (100% uchronique) :
« Né dans les rayons du midi, comme Alexandre, Annibal et César, il vivait dans son atmosphère, il s’entourait de ses paysages, il respirait l’air de sa vie ; car ce n’était point pour les pâles et froides batailles du Nord que l’aiglon s’était élancé du tiède vallon natal d’Ajaccio ; il aurait épuisé bientôt sa force militaire dans les marches à travers les neiges, dans les veilles des nuits humides, dans les froides aurores des bivouacs, dans les revues pluvieuses, dans tous ces prosaïques fléaux qui donnent à la guerre une physionomie stupide, éteignent ses auréoles et enrhument ses héros. Ce qu’il fallait au jeune Bonaparte, c’était bien ce ciel bleu de l’Inde, ce soleil de la vie, ces ombres de grandes solitudes, ces fleuves remplis d’étincelles, ces océans splendides, cette puissante nature qui entoure l’homme d’un vêtement lumineux, et infuse en lui un peu de cette généreuse sève qui coule dans la tige du palmier et les veines du lion. »


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5 commentaires sur “Histoire de ce qui n’est pas arrivé – Joseph Méry

  • Vert

    Tiens c’est curieux j’ai un Napoléon apocryphe qui traine sur mon PC qui y ressemble beaucoup pour la thématique (et que j’avais choppé car une des plus vieilles uchronies blablabla) mais c’est pas la même chose que celui dont tu parles.

  • Lhisbei

    @Vert : c’est (officiellement) la première uchronie ce Napoléon apocryphe. Il a posé les fondements du genre (point de divergence précis, réécriture de l’histoire et mise en abyme, clin d’oeil à l’histoire officielle). La thématique est très proche : Napoléon triomphe en Russie et conquiert le monde …

  • Férocias

    J’ai omis de répondre au sujet de Joseph Méry. Avec Auguste Barthélémy, il a eu des soucis avec la justice monarchique de Charles X car trop proche de l’opposition (bonapartiste) alors qu’ils ont tout les deux commencé par être royalistes. Méry a été élevé dans la haine de Napoléon mais s’est « converti » vers 1820. Ses prises de positions lui ont valu des tracas avec la justice. Etre bonapartiste c’était être « libéralé à l’époque.
    Lors d’un voyage en Italie, il a rencontré plusieurs membres de la famille impériale en exil. Notons que Napoléon III s’est souvenu de l’action de Méry et c’est lui qui a payé les funérailles de l’écrivain.
    On a oublié Méry et c’est sans doute en partie injuste. Il fut l’ami de Balzac, Dumas, Gautier, Musset, Nerval, …