Les Ravageantes, 4 histoires avec dégâts ! – Laurent Gidon 3


Les Ravageantes, 4 histoires avec dégâts !

De Laurent Gidon

CàLM Éditions – 53 pages

Les Ravageantes, 4 histoires avec dégâts ! est un recueil rééditant, en numérique, des nouvelles de Laurent Gidon publiées auparavant dans divers supports. La narration se veut toujours non-conflictuelle, mode de narration particulier qui vaut à l’auteur une réputation de Bisounours. De la SF, de la fantasy sans conflit, sans combat, sans violence, est-ce possible ? Et, la narration non conflictuelle peut-elle donner naissance à de bons textes ? L’anthologie Contrepoints, présentée par Laurent Gidon, sans être un coup de coeur, m’avait plutôt convaincue. La majorité des textes répondant à la contrainte se révélaient de bonne facture. Maintenant, au tour du recueil de Laurent Gidon de passer sur le gril.

Avec « Admettons l’origine du monde », lauréat du concours Dreampress Andrevon en 2008, nous avons un texte de fantastique avec une belle mise en abyme de l’écrivain. L’histoire, racontée à la première personne du singulier, narre les tribulations d’un auteur participant à un concours de nouvelles organisé pour fêter les quarante ans de carrière d’un auteur célèbre, prénommé Jean-Pierre. Progressivement, cet auteur glisse dans l’univers d’Andrevon, devenant marionnette de l’histoire, incapable d’en inverser le cours. Pas de lutte ici, puisque l’auteur, impuissant, n’en a pas les moyens. Pas de bisounours non plus, puisque l’histoire glisse dans l’horreur et la mort, glaçant d’effroi le lecteur.

« Viande qui pense » a été publié dans le numéro 56 de Bifrost. C’est mon préféré, mon chouchou, même si c’est, à mon avis, le texte le plus dur et le plus violent de ce recueil. Daniel, un père de famille sans histoire, perd son job de guide free-ride en haute montagne après un accident de ski. Dans une société à l’économie déficiente, où la guerre pointe son nez, c’est la spirale infernale. Un seul salaire ne suffit plus pour vire. Sous pression, il finit par s’engager dans une armée de mercenaires pour, de nouveau, pourvoir aux besoins de sa famille. Réparé, entraîné, amélioré, il perd aussi progressivement son identité et son libre arbitre. A aucun moment, il ne se rebelle contre cet état de fait. Confiant dans son Rider, il lâche prise et choisit de se laisser porter. Et trouve une nouvelle raison d’être, même si cette dernière horrifie le reste du monde. L’oubli comme béatitude, le bonheur par la chimie, une dystopie réussie.

Mon genou en charpie n’est même plus un mauvais souvenir. Ici et maintenant, je suis au top. Je m’épate, même. Des trucs dont je n’aurais pas cru mon corps capable. Une force et une souplesse qui étaient sans doute latentes en moi, ou que j’attribue à Rider. On s’aime bien. Je le respecte, aussi. Dans plus d’une situation, il m’a impressionné. Sa façon de choisir la bonne option pour éventer un traquenard ou nous sortir d’une mélasse. Lui aussi est au top. Et puis, je ne l’ai jamais vraiment vu. Ça lui donne pour moi une grandeur supplémentaire. Je me refuse à l’imaginer, physiquement. Il n’a pas besoin d’autre corps que le mien. Je suis tout pour quelqu’un, plus qu’utile : indispensable. Enfin !

« Les Intrusions granuleuses » a été publié dans l’anthologie Borders (éditions CDS) en 2010. Il est étiqueté par l’auteur space opera intimiste. J’ajouterai dystopique. L’humanité est donc dispersée sur différents vaisseaux spatiaux (dont le Mayflow) et leur seul lien se fait grâce à un espace virtuel Common Ground, où l’on rêve en commun. Des pirates commencent à instiller des rêves de violence et de guerre. Les victimes dans Common Ground sont retrouvées mortes, sans cause apparente. La narration est un long dialogue entre un imageur qui a compris la corruption du système et le chef machiniste qu’il tente de convaincre de mettre fin au cauchemar qui pointe. Sur ce texte, j’ai du mal à accepter le postulat d’une narration non conflictuelle. Même si elle passe par le dialogue entre deux personnages, la capacité de persuasion de l’un et l’absence de conflit ouvert, les deux personnages sont en lutte permanente : le premier se bat pacifiquement pour imposer son point de vue (à la Gandhi) et pour éviter la fin de l’utopie, le second lutte contre la peur (et encore plus en fin de nouvelle). En outre, le texte repose sur un conflit : celui d’un homme face à une évolution qu’il refuse et qu’il combat.

Le recueil se clos sur « Dégradations », précédemment publié dans La Revue Littéraire en 2010. Que se passe-t-il quand le cerveau se dégrade ? Quelle conscience d’humanité nous resterait-il ? Un exercice de style plutôt réussi mais qui m’a paru quelque peu artificiel.

Tu auras un peu peur de cette forme d’absence à toi-même. Et puis tu l’oublieras.

En définitive, la narration non conflictuelle, non, ce n’est pas une bisounourserie. Cela peut même se révéler très sombre : des morts, du sang, de la dystopie, du désespoir qui colle au semelles. Le recueil atteint son but.

challenge dystopieChallenge Dystopie de Val
(avec « Viande qui pense » et « Les Intrusions granuleuses »)

 

CRAAA
Challenge Recueils And Anthologies Addict


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