Martiens, go home ! – Fredric Brown 15


martiens go homeMartiens, go home !

De Fredric Brown

Folio SF – 224 pages

Du même auteur, je gardais un lointain mais très bon souvenir de la lecture de Fantômes et farfafouilles. Alors, quand Martiens, go home ! s’est retrouvé estampillé « lecture du mois d’avril » sur le Cercle d’Atuan – hébergé par le forum de la communauté du Planète SF (vous suivez toujours ?), je n’ai pas pu résister.

Martiens, go home ! c’est quoi ? C’est un roman de SF humoristique dans lequel les Martiens débarquent, mettent une pagaille sans nom dans la vie d’un écrivain de SF, Luke Devereaux, mais aussi sur la planète entière. C’est le chaos et l’implosion des règles et normes existantes. Au début du roman, notre écrivain s’est exilé en plein désert pour tenter de retrouver l’inspiration perdue. Il est en instance de divorce, noie son spleen dans l’alcool, et recherche désespérément une nouvelle idée pour un roman, quand un petit homme vert, un Martien, frappe à la porte de sa cabane. Partout dans le monde, à ce moment précis, les Martiens débarquent en masse. Intangibles (la matière les traverse), capable de voyager d’un point à l’autre sans délai, d’apparaître et de disparaître en un clin d’oeil, ils se révèlent bavards tout en restant mutiques sur les intentions. Ils ne sont pas violents, mais se comportent comme des sales gosses irrespectueux. Ils n’ont de cesse de nous pourrir la vie par tous les moyens – et ils sont tout aussi inventifs que nombreux. Pour eux, tous les êtres humains se valent – ils nous appellent Toto et Chouquette, comme c’est chou – et n’ont aucun regret si leurs actes provoquent morts ou suicides. leur arrivée chamboule tout : l’économie s’écroule, les systèmes politiques s’effondrent, et chacun tente de sauvegarder ce qu’il lui reste de santé mentale.

Manifestement, leur propos était l’étude du genre humain. Ils ne prêtaient pas attention aux animaux (mais n’hésitaient pas à les effrayer ou les tourmenter si l’effet en retombait indirectement sur les hommes).
Les chevaux notamment les craignaient beaucoup, et l’équitation – tant comme sport que comme mode de locomotion – devint impraticable à force de danger.
Seul un casse-cou se fût enhardi, avec les Martiens dans les parages, à traire une vache sans l’attacher et lui immobiliser les pieds.
Les chiens piquaient des crises de nerfs. Beaucoup mordirent leurs maîtres, qui durent s’en débarrasser.
Seuls les chats, passé les premières expériences, s’accoutumèrent à leur présence et la supportèrent avec un calme olympien. Mais les chats, comme chacun sait, ont toujours été des êtres à part.

Le roman se lit tout seul, même s’il est un peu daté (publié en 1954).  Fredric Brown situe son action dans un futur proche pour lui, les années 60, qui pour nous sont un passé récent et le lecteur peut s’amuser à chercher les différences entre la réalité et le futur fantasmé une décennie plus tôt.

Au delà du premier degré de l’histoire, il y a « plein de trucs bien vus » dans cette pochade. A commencer par le regard que porte Fredric Brown sur les idéologies politiques et les relations internationales par exemple : la réception des Martiens en URSS est très différente de celle des USA, mais avec un joli point commun : plus de guerre froide possible, ni de guerre tout court puisque tous les secrets sont éventés par ces foutus Martiens. Gouverner un pays devient aussi très difficile puisque tous les mensonges sont mis au jour par les petits monstres « cafteurs ». Aucun système politique n’y échappe, aucun système économique ne peut y survivre… C’est assez punk avant l’heure comme tournure d’esprit. Non sens et No Future !

L’absurdité de la vie est l’un des principaux thèmes abordé. Fredric Brown par le truchement de Luke cite Lewis Carroll et son Jabberwocky. On retrouve la même conception du non sens de la vie, du monde que dans Alice au pays des merveilles. Les deux oeuvres, dans un registre différent, peuvent être rapprochées :

Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ?

Le passage de Luke dans un asile psychiatrique – lorsqu’il est le seul à ne plus voir les Martiens et se questionne pour savoir s’il est le seul fou dans un monde sain d’esprit ou le seul sain d’esprit dans un monde de fou – fait aussi écho à Alice :

« Mais je n’ai nulle envie d’aller chez les fous », fit remarquer Alice.
« Oh ! vous ne sauriez faire autrement, dit le Chat : Ici, tout le monde est fou. Je suis fou. Vous êtes folle. »
« Comment savez-vous que je suis folle ? » demanda Alice.
« Il faut croire que vous l’êtes, répondit le Chat ; sinon, vous ne seriez pas venue ici. »

Vient ensuite une mise en abyme du métier d’écrivain et particulièrement d’écrivain de SF : le processus créatif, la dèche (la SF ne peut plus en être puisque les petits hommes verts, thème de prédilection des écrivains de l’époque, ne sont plus de l’ordre de la fiction, mais bien du réel), les petits boulots, l’alcool, l’image très romantique de la muse inspiratrice qui vient visiter l’écrivain solitaire, si possible reclus dans une vieille cabane au confort spartiate, nichée dans un coin paumé, loin de toute civilisation. Et en passant, nous avons une leçon de style, en témoigne ce passage (de la bonne utilisation du vocabulaire) :

Mais tous, autant qu’ils étaient, se montraient acariâtres, arrogants, atrabilaires, barbares, bourrus, contrariants, corrosifs, déplaisants, diaboliques, effrontés, exaspérants, exécrables, féroces, fripons, glapissants, grincheux, grossiers, haïssables, hargneux, hostiles, injurieux, impudents, irascibles, jacasseurs, korriganesques. Ils étaient lassants, malfaisants, malhonnêtes, maussades, nuisibles, odieux, offensants, perfides, pernicieux, pervers, querelleurs, railleurs, revêches, ricanants, sarcastiques, truculents, ubiquistes, ulcérants, vexatoires, wisigothiques, xénophobes et zélés à la tâche de faire vaciller la raison de quiconque entrait en leur contact…

On peut aussi noter les clins d’oeil aux clichés de l’époque qui, pour certains perdurent encore (la France terre de dépravation ou de liberté sexuelle ?):

Quand on avait su (et on le sut vite) qu’ils voyaient non seulement dans le noir, mais à travers draps, couvertures, édredons et murs même, la vie amoureuse du genre humain (même légitime et maritale) en avait pris un sérieux coup.
Exception faite de quelques abominables dépravés il était difficile à un couple à l’état de nature et prêt à se rendre mutuellement hommage, de se faire à l’idée qu’il pouvait toujours être surveillé. D’autant plus que, si leur méthode de procréation demeurait un mystère, les Martiens semblaient excessivement intéressés, amusés et dégoûtés à la fois par notre méthode à nous.
Les premières semaines, il y eut des personnes pour craindre que la race fût condamnée à l’extinction faute de se reproduire.
Cet effet désastreux devait se refléter dans le taux de la natalité au début de 1965.
En janvier 1965 (dix mois après l’Arrivée), ce taux avait baissé aux États-Unis de 97 % par rapport à la normale ; et la plupart des naissances qui s’étaient produites étaient consécutives à des grossesses prolongées, l’instant de la conception se situant avant la nuit du 26 mars 1964. Dans tous les autres pays, la chute de la natalité était presque aussi grande. En Angleterre, elle était encore pire. Enfin, même en France, elle était de 82 %.

Et puis, j’ai aussi relevé cet extrait là (parce que tout est marché et tout est monnayable) :

citation 1 martiens go homeEn définitive, Martiens, go home !, plus de soixante ans après sa parution, reste un roman drôle et au regard pertinent. Un kiff pour moi.

logo diversité petitItem 5 : livre SFFF dont vous n’avez pas encore vu l’adaptation en film
(cf cette bande-annonce exceptionnelle)

 


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