Bifrost n°89

En préambule, je rappelle que je collabore à la revue Bifrost depuis le numéro 82 consacré à Neil Gaiman. Dans le 89, j’ai participé au dossier Nancy Kress avec trois papiers dont l’un conseille fortement de lire Danses aériennes, le recueil initié par les Quarante-deux et publié au Bélial. Si vous doutez de mon objectivité (c’est légitime), je vous invite à lire les avis de Lorhkan, Vert et la Yozone. En chroniquant sur ce blog la revue, je nage en plein conflit d’intérêt. Ceci dit, dès qu’on s’investit un peu dans le milieu de la SF, on tombe dans le conflit d’intérêt tant ce dernier est (ridiculement) petit. Et comme je ne prétends pas à l’objectivité sur ce blog (ça n’existe pas l’objectivité, on lit et chronique tous en fonction d’une grille de référence personnelle, et parfois cette grille peut être commune à un groupe et/ou partagée). Et puis j’avais râlé sur le Bifrost 77 qui soulignait l’absence de femmes dans les colonnes de la revue que ce soit dans les dossiers, comme nouvellistes ou chroniqueuses. Il me semble donc juste d’évoquer ce numéro dédié, entre autres, « à toutes les filles gravitant dans la SF, auteures, éditrices, traductrices et autres lectrices et chroniqueuses ». D’autant plus que les cinq nouvelles qu’il contient sont toutes l’œuvre d’autrices, que le dossier est consacré à Nancy Kress dont je suis un poil fan (et encore plus depuis Danses aériennes). De ma fenêtre, celle qui a la moustiquaire féministe, il y a du progrès. Des autrices SF de talent, on en trouve. Reste à transformer l’essai en publiant régulièrement des nouvellistes femmes et en consacrant des dossiers aux autrices au fil du temps et pas seulement à l’occasion d’UN numéro estampillé « femmes » (la femme est un être humain comme les autres, non ?).

Passons à la revue à présent.

L’édito en forme de bilan 2017 revient sur les faits marquants de 2017, notamment sur le mois de l’imaginaire, confirme un mois de l’imaginaire 2 en octobre 2018 et pose les perspectives 2018 (et du côté de revues, il va y avoir de la concurrence, on dirait).

Ce Bifrost est consacré à Nancy Kress et on retrouve donc logiquement une de ses nouvelles au sommaire : « Martin le mercredi », récipiendaire du prix des lecteurs du magazine Asimov SF. Martin ne peut être Martin que le mercredi. Ce jour-là il passe la journée avec son épouse, Elizabeth et leur fille. Les autres jours de la semaine, il est John Jenkins, poseur de moquettes ou, plus rarement, Cody. Martin dispose donc de plusieurs personnalités, seule solution pour tenir éloignée la menace d’un cancer incurable. La nouvelle a reçu le prix des lecteurs de la revue Asimov et c’est amplement mérité : science, fiction, humanisme, une progression maîtrisée, une surprise finale, tout y est. Un régal.
Voyons les autres nouvelles au sommaire à présent. Il se trouve que j’ai déjà lu une version plus ancienne de la nouvelle « Un jeu d’enfant » de Ketty Steward. Le texte a été élaboré pendant le match d’écriture organisé par le Club Présences d’esprits lors de l’édition 2016 Nice Fictions. Il a d’ailleurs remporté tous les suffrages. La version proposée ici a été retravaillée. Résultat ? Plus incisive, elle percute encore plus. La nouvelle est courte et il convient de ne pas trop en dévoiler, mais sachez que ces jeux d’enfants sont aussi des jeux de guerre.
« L’Éclosion des Shoggoths « de Elizabeth Bear, le plus long des textes au sommaire, nous entraîne sur les pas du professeur Paul Harding. Ce dernier a rejoint un village côtier du Maine pour étudier les shoggoths, monstres marins particulièrement dangereux, et ce qui semble être leur mode de reproduction. Harding s’intéresse plus particulièrement à l’évolution ou à l’apparente absence d’évolution de l’espèce (le texte fait écho à l’article Scientifiction de J.-Sébastien Steyer & Roland Lehoucq  présent dans le même Bifrost). Nous sommes en 1938, à la veille de la seconde guerre mondiale et au tout début de la Shoah. Les découvertes de Paul vont le conduire à prendre une direction bien particulière. Tout au long du texte, son histoire personnelle entre en résonance avec le contexte historique : Paul, petit-fils d’un Buffalo Soldier, est noir, lettré et enseignant, dans une société encore ouvertement raciste. Prix Hugo pour ce texte, mais j’ai plus accroché à « Ligne de marée » parue dans le Bifrost 85.
« En finir » de Isabelle Dauphin nous entraîne plus loin dans le fantastique, tendance horrifique. A la veille d’une plongée en apnée, Marianne entreprend de vider une jarre de son huile. Elle en ingère et commence à ressentir d’étrange symptômes qu’elle assimile à un rhume. C’est glauque, tout autant repoussant que réussi.
« L’Obélisque martien « de Linda Nagata est probablement la nouvelle que j’ai préféré dans ce numéro après celui de Nancy Kress. Les catastrophes climatiques se multiplient et la fin de l’humanité est proche. Susannah, une octogénaire, construit un obélisque gigantesque sur Mars. Elle pilote la construction, entièrement automatisée, de la Terre puisque les missions de colonies martiennes se sont elles aussi effondrées. Un véhicule en provenance de la dernière colonie de Mars parvient à rallier le site de l’obélisque et met en péril le chantier. La tension du texte, de la situation, est renforcée par le décalage temporel des communications (19 minutes). Au delà des questions qui se posent (qui est à bord et quelles sont ses intentions ?), l’évènement va l’amener à reconsidérer ses motivations à l’acharnement qu’elle met à faire aboutir le projet. Quel trace de son passage laissera l’humanité ?

Le dossier Nancy Kress se révèle solide : un entretien poussé par les Quarante-Deux (avec des questions bien pointues), une interview des Quarante-Deux sur la conception du recueil de Nancy Kress et la collection qui porte leur nom aux éditions du Bélial (c’est intéressant, mais on s’éloigne un peu de Nancy Kress pour ce centrer sur la tambouille interne au risque de perdre de vue le sujet du dossier), un guide de lecture (qui montre qu’il y a finalement peu de textes traduits et disponibles par rapport à sa production globlae) et une bibliographie complète par Alain Sprauel (qui montre que… bis repetita).

Comme à mon habitude, j’ai survolé le dossier critique ne dérogeant pas à la règle que je me suis fixée : lire les papiers des livres déjà lus ou des livres que je n’envisage pas de faire entrer dans la PAL. J’en ressors avec une seule envie de lecture, celle de Bertram le baladin de Camille Leboulanger (les avis de Lorhkan et Cédric) et j’hésite toujours sur La bibliothèque de Mount Char de Scott Hawkins (désolée, Grom). Je signale aussi la critique du Guide de la SF & de la Fantasy et qui sera recensée sur la page dédiée dès qu’elle sera disponible sur le net (en résumé, mission presque accomplie, et ça me suffit quand on connaît le niveau d’exigence de la rédaction). Thomas Day évoque les revues Solaris, Présences d’esprits (oui, la couverture du dernier Présences d’esprits pique les yeux) et Galaxies 48. Erwann Perchoc passe à la question Anne-Sylvie Homassel/Salzman, traductrice, nouvelliste, romancière, anthologiste. En plus d’être intéressant, l’entretien met aussi un coup de projecteur sur le Visage Vert.

En fin de numéro on retrouve la rubrique Scientifiction avec un article de J.-Sébastien Steyer & Roland Lehoucq sur l’évolution des espèces en SF, mais aussi de manière générale – et qui en profite pour remettre les pendules à l’heure concernant le darwinisme. Et on termine la lecture par des news sur le milieu de l’édition et par l’annonce des lauréats du prix des lecteurs 2017, information que l’on peut retrouver sur le forum. J’avais participé et chroniqué mes lectures dans deux billets (celui-ci et celui-là) au prix des lecteurs et je suis à moitié satisfaite des résultats :p

J’attendais ce numéro de Bifrost avec impatience et je ne suis pas déçue.

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