La Terre que nous foulons – Jesús Carrasco

La Terre que nous foulons

De Jesús Carrasco

10/18 – 240 pages. Traduction de Marie Vila Casas

La Terre que nous foulons imagine une Espagne annexée à un vaste empire qui a conquit une grande partie de l’Europe et du nord de l’Afrique. Iosif et Eva Holman (et leur chien Kaiser) s’y sont installés avec d’autres colons, reléguant les indigènes au rang de « gueux ». Iosif, jadis haut gradé, a obtenu le privilège de choisir sa maison dans un village d’Estrémadure, décimé d’une partie de ses habitants par la guerre. Eva a choisi de s’isoler sur les hauteurs, s’éloignant de la garnison et de la sécurité mais aussi de ses semblables. La perte de son fils à la guerre, la violence de son mari l’ont amenée à s’éloigner du monde. Et cette façon de vivre évite le regard des autres sur la maladie débilitante et incapacitante de son mari. Elle mène une existence tranquille et sans histoires dans une vaste propriété. Lorsqu’un vagabond désorienté s’installe dans son jardin, Eva se trouve désemparée. Elle pourrait le dénoncer, le chasser voire l’éliminer – elle en a le droit. Mais, désarçonnée par ses propres réactions et émotions, elle le cache, le nourrit et tend une oreille à ses divagations. Elle retrace ainsi dans ses carnets ce qu’elle croit comprendre de la vie de Leva, du massacre de sa famille, à la déportation dans un camp de travail dans le Nord de l’Europe jusqu’à la libération et la longue marche qui le conduit jusque dans son potager. A ses bribes de récits se mêlent les souvenirs d’Eva et ce qu’elle a toujours tu en elle. L’irruption de Leva pourrait bien changer sa vision du monde.

On devine que l’empire qui sert de contexte historique est issue d’une Allemagne victorieuse après la seconde guerre mondiale. Mais il pourrait aussi être le résultat d’une conquête des continents par une Russie toute puissante à la même époque. Il pourrait encore avoir été bâti par d’autres nations colonialistes tant il a une portée universelle. On y retrouve des constantes communes à toutes les époques : la guerre, une épuration ethnique, la dépossession des biens de nations jugées inférieures, des camps de travail, des populations autochtones survivantes réduites à une forme d’esclavage, s’abrutissant dans l’alcool, un régime autoritaire avec une puissante ségrégation entre les colons et les colonisés.
Le roman alterne deux voix : celle d’Eva et celle de Leva retranscrite par Eva par l’écriture de son journal. La narration se découpe en courts chapitres au travers de fragments de vie, de souvenirs et avec des ellipses, ce qui permet au lecteur de reprendre son souffle tant l’histoire est âpre, violente, parsemée de mort et d’inhumanité. Dans ce huis-clos, la tension est constante et le climat oppressant, renforcé par les contrastes entre la chaleur écrasante du sud-ouest de l’Espagne et le froid polaire du Nord.

La Terre que nous foulons a reçu le Prix de littérature de l’Union européenne 2016.

Je m’apprête à lui parler de nouveau. Je vais l’avertir de l’immunité dont je Jouis, car je suis dans ma propriété, et Iosif est l’un des colonels qui ont gagné cette guerre pour l’Empire, et aussi grâce à la position qui est la mienne dans la colonie. Je vais ouvrir la bouche quand je prends conscience que l’attitude de l’homme ne représente aucune menace. Il a les mains enfouies dans la terre. Les manches de sa chemise remontées laissent voir des bras comme des sarments, et son cou ressemble au tronc vieux et rugueux d’une vigne. La tête dressée. Les yeux ouverts et perdus. La membrane bleutée qui les recouvre paraît le tenir à distance non seulement de la vision des choses mais aussi de monde même. Un être aliéné, ou égaré dans on ne sait quels souvenirs.
Agenouillé devant le carré du potager, il a retourné la terre avec ses mains, il a dégagé l’humidité du fond, le trésor sur lequel pousse les fruits lisses. Il a le menton tâché de terre humide comme s’il venait de festoyer avec elle. il est là, silencieux, face à moi, les mains enfouies dans le sol.

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