Les Papillons géomètres – Christine Luce 4


Les Papillons géomètres

De Christine Luce

Les Moutons électriques – 238 pages

Sous une très belle couverture de Melchior Ascaride Les Papillons géomètres cache un roman d’enquête spirite, genre qui ne m’est absolument pas familier. Posons le décor : un Londres victorien, un Enquêteur fantôme à la mémoire tronquée, un éditeur éploré par la disparition de sa charmante jeune épouse et une médium réellement douée pour faire parler les morts. Eve a disparu il y a cinq ans. La police n’a pas retrouvé sa trace, ni même son corps. John Blake, son époux, persuadé qu’elle est morte, se morfond depuis lors. Tous les ans à date fixe, il peut, grâce à Mary-Gaëtane LaFay, médium de son état, parler à son aimée. Mais cette année, Eve n’apparaît pas. Et John Blake songe un instant à se jeter du pont dans la Tamise. Il croise alors le chemin de l’Enquêteur, un spectre missionné pour enquêter sur l’intrusion d’un humain dans l’Autre monde. Cet humain est parvenu à enlever l’âme d’Eve ce qui explique son absence au rendez-vous annuel. L’enquête prend donc part dans les deux mondes : le monde matériel et l’au-delà.

Le lecteur croise donc une galerie de personnages hauts en couleur à commencer par Marie-Gaëtane LaFaye. Londres accueille beaucoup de médiums aux talents souvent exagérés, mais Marie-Gaëtane LaFaye possède un don qui se révèle à elle par épisodes et qu’elle ne maîtrise pas. Elle est accompagnée par Maisy, une sensitive capable de mémoriser l’emplacement précis des objets dans une pièce et de sentir s’ils ont été déplacés (même dans le noir). Du côté des personnages surnaturels, l’Enquêteur, l’Arpenteur et l’Ancienne resteront un mystère : leur nom incarne leur fonction : le premier est un détective sans mémoire de sa vie précédente, le deuxième parcourt sans cesse la ville et la troisième incarne une sagesse séculaire qui lui confère une grande puissance. L’enquête se révèle passionnante dans son déroulement et dans sa conclusion, mais assez longue à se résoudre malgré le format court du roman. La narration alterne entre les points de vue de l’Enquêteur et de Marie-Gaëtane LaFaye. Christine Luce parvient à mettre en place une ambiance particulière dans un Londres très immersif porté par de nombreuses descriptions. Un bémol cependant, et pas des moindres, je n’ai pas vraiment accroché au style de l’autrice. Un langage soutenu, des phrases longues dans lesquels le lecteur se perd parfois, de nombreuses circonvolutions linguistiques, des passages descriptifs sur les états d’âmes des personnages et des dialogues parfois sibyllins m’ont parfois laissée sur le bord du chemin.

L’Ancienne s’ébroua la première et m’ordonna de la rejoindre sur le fauteuil. Je lui obéis sans discuter, subjugué par cette sommation inédite jusqu’alors. Je pris place avec raideur et, assis côte à côte, compassés et dignes, je perçus son corps délicieux qui frémissait le long du mien. J’en fus désorienté plus que de mesure, je sombrai dans les eaux troubles d’un émoi sensuel effrayant. Ce fut pire lorsqu’elle se lova contre moi, accolée intimement des épaules aux genoux. Elle tira sur une de mes boucles qu’elle entortilla férocement autour de son annulaire droit, m’arrachant un cri plaintif, et décrocha le combiné de l’appareil téléphonique dont le fil flotta devant mes yeux pâmés.
Des crépitements se produisirent d’abord, des étincelles sonores, étranges, discordantes ; leurs pulsions m’irritèrent comme des piqûres après l’engourdissement. Les aiguillons s’arrangèrent en une portée jouée sur un piano, un doigt après l’autre puis à deux mains virtuoses, me mettant à l’unisson de ma compagne. Celle-ci prononça clairement « 742 », j’entendis un volet claquer, un brouhaha, puis trois notes répétées longuement et soudain, une voix jeune au ton assuré s’éleva : « Mademoiselle LaFay, je vous écoute. Qui la demande ? »
J’étais abasourdi, oppressé par un sentiment contradictoire, entre l’enthousiasme et la terreur tandis que l’écho de ces mots banals rebondissait sur les murs de la chambre lépreuse. L’excitation de la découverte gagna sur ma frayeur et je hurlai : « Je vous entends, parlez encore ! »
J’étais abasourdi, oppressé par un sentiment contradictoire, entre l’enthousiasme et la terreur tandis que l’écho de ces mots banals rebondissait sur les murs de la chambre lépreuse. L’excitation de la découverte gagna sur ma frayeur et je hurlai : « Je vous entends, parlez encore ! »
L’Ancienne me repoussa d’un coup brutal et raccrocha précipitamment. Sans ménagement, elle me jeta du fauteuil et je roulai sur les tapis sales. J’étais trop affolé par l’événement pour m’en inquiéter ou en prendre ombrage. Je me traînai à genoux devant elle, j’agrippai sa cheville et la suppliai de m’expliquer.
Son visage furieux se détendit peu à peu, pour afficher l’expression d’une profonde satisfaction et surtout un orgueil mal réprimé. « Je peux la contacter comme je le désire, je peux communiquer avec tous si l’envie m’en vient, je les écoute et ils me perçoivent, j’ai découvert le secret de l’appareil, fanfaronna-t-elle Mais je ne le fais pas », continua-t-elle en baissant la voix, craintive. « Je ne leur parle pas, ils ne doivent se douter de rien, et tu sais pourquoi. Tu as encore failli tout gâcher dans ta précipitation irréfléchie, tu ne respectes pas la bienséance, j’aurais dû prévoir ton manque de discernement.
— Je ne contrôlais pas au mieux ma raison, rétorquai-je vexé. Comment voulais-tu que je me tienne correctement quand tu me plonges, sans semonce, dans un état de pâmoison avant de me révéler une extraordinaire découverte ? Je ne suis qu’un enquêteur… »

Challenge Summer Short Stories of SFFF
Lecture #2

 

 


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