Le jardin des silences – Mélanie Fazi 24


jardin des silencesLe Jardin des silences

De Mélanie Fazi

Bragelonne – 249 pages

Le Jardin des silences est le dernier recueil en date de Mélanie Fazi. Sous une magnifique couverture de Fabrice Borio (aussi réussie que les précédentes), il compile dix textes déjà parus sur d’autres supports et deux inédits. Ma lecture remonte à loin à présent (le recueil m’a accompagné lors d’un voyage en TGV en décembre) mais elle a laissé des traces profondes et son empreinte subsiste encore. Comme tous les recueils de l’auteure, celui-ci marque l’esprit pour longtemps. La plupart des textes évoquent l’hiver, Noël (ses contes, sa magie…), le froid et, par contraste, la chaleur des sentiments humains, la famille, la mémoire, la construction ou la reconstruction de son identité et l’acceptation de soi, de son histoire, de l’histoire familiale et sa transmission. En filigrane, deux totems, le dragon protéiforme et les corvidés. Le fantastique y est, comme souvent dans les textes de Mélanie Fazi, léger voire ténu sans pour autant perdre sa puissance d’évocation. L’ambiance prime sur l’intrigue. Plus que les créatures fantastiques ou magiques, ce sont les personnages, leurs cheminements personnels et intimes, leur évolution qui font battre le coeur des textes. La tonalité générale du Jardin des silences diffère des précédents recueils : plus lumineux, plus serein, apaisé en quelque sorte (et Notre Dame aux Écailles se montrait déjà moins sombre que Serpentine). Le fantastique reste souvent une rupture avec le monde réel mais cette rupture se fait en douceur. Elle est plus facilement acceptée et son irruption n’est pas toujours synonyme de menace ou de danger. Comme toujours, la plume de l’auteure conjugue précision, justesse et élégance.

Petite revue de détail. Pour les textes déjà chroniqués dans d’autres billets, suivez les liens.

« Swan le bien nommé » transpose un conte d’Andersen, Les Cygnes sauvages, à notre époque. Après la mort de son épouse, le père d’Élise se remarie avec Marie Anne. La marâtre se révèle être une sorcière et transforme Swan le jeune frère d’Élise en cygne. A la différence du conte d’Andersen, Mélanie Fazi arrête son récit bien avant la fin heureuse, laissant le lecteur sous tension. Une réussite.

Dans « L’arbre et les corneilles », Lucile, enceinte, décore un sapin. Chaque décoration, apportée par une corneille, fait resurgir un souvenir précis, heureux ou non : l’histoire de Lucille et de sa famille est ainsi transmise de génération en génération, de bientôt mère en fille à naître, d’année en année lors de Noël, avec des corneilles comme fées marraines. Superbe.

« Miroir de porcelaine », présente au sommaire de l’anthologie 69 n’a rien perdu de sa finesse de la justesse des émotions et de son ton.

Je ne m’attarderai pas sur « L’autre route », nouvelle inédite évoquant un père récemment divorcé sur le point de perdre sa fille adolescente sur une route d’un monde qui n’existe pas. Elle entre trop en résonance avec une blessure du passé dont la plaie refuse de cicatriser. Elle m’a prise à la gorge mais je suis incapable de faire preuve du moindre recul critique tant elle tape là où j’ai mal.

« Les Soeurs de la Tarasque » nous conduit dans un pensionnat où sept jeunes filles sont préparées par l’ordre des Soeurs de la Tarasque en vue d’épouser le Dragon. Elles fantasment toutes sur ce Dragon. Toutes ? L’une d’entre elles se montre terrifiée. Ici le fantastique est pleinement intégré et normal. Le renversement de perspective permet d’amplifier le décalage et l’horreur de la situation. Le plus bluffant dans ce texte ? Qu’en si peu de pages, l’auteur parvienne à aborder autant de thèmes : les amitiés/amours adolescentes, les mariages forcés, la pression sociale, la perte des illusions sur une société a priori banale, la condition féminine dans une île désolée où les filles sont une monnaie comme une autre. Un texte puissant.

« Le pollen de minuit » convoque des créatures bien particulières : éthérées, elles profitent du sommeil des êtres humains pour habiter leur corps, déclencher un rêve et se nourrir d’une partie de leurs souvenirs. Celle qui nous suivons s’est entichée d’un humain au point de le visiter régulièrement et de lui laisser un cadeau. La nouvelle est racontée du point de vue de cette créature mystérieuse et laisse planer le doute. Subtile.

Dans « L’été dans la vallée » (inédit), la voix de Viviane est un don, un héritage – elle est la voix de la vallée – et une malédiction. Cette voix lui assure un destin dont elle ne veut pas. Partir, quitter son village, devient une obsession qu’elle partage avec Noé son amoureux. Mais elle sait que si elle part, elle condamne cette vallée. Ici aussi la pression sociale est forte. Aura-t-elle assez de force et de volonté pour échapper à son destin ?

J’ai déjà évoqué « Le jardin des silences » dans le premier billet des Miscellanées de nouvelles. Qu’il me soit permis un copier / coller : Une histoire de fantômes ; une histoire d’amour, de mort et de regret ; une histoire où le passé revient hanter (ou apaiser ?) une jeune femme. Le fantastique s’installe par petites touches, avec délicatesse dans la douceur d’un jardin.

Il existe bien des moyens de passer de l’autre côté du miroir. Celle présentée dans « Née du givre », très courte nouvelle narrée à la première personne du singulier, frise l’horreur physique ou psychologique. Au lecteur de choisir. Le texte a la perfection délicate d’un flocon de neige.

Elle est née du givre, hier, sur ma fenêtre.
Les cristaux se déployaient sur les vitres. Méthodiquement, dehors comme dedans. Une couche de lichen blanc qui rampait des bords vers le centre. Elle filtrait une lumière laiteuse. Cassante, même – j’aurais cru pouvoir en détacher des fragments. Une lumière âpre et glaciale qui me hérissait le duvet sur les bras.
J’avais enfoui mon corps sous des couches de laine, mais il frissonnait toujours. Pousser le chauffage ne servait à rien. Le froid gagnait tout l’appartement. Il s’infiltrait jusque dans mes os.
Et puis son visage, sur l’une des vitres… Le motif a mis des heures à se préciser. Le givre progressait par arabesques, trop régulières pour laisser place au hasard. J’ai soufflé pour les faire fondre, mais elles m’ont ignorée. Une silhouette s’affirmait autour d’un visage encore vide – un visage creux à travers lequel la rue se devinait encore. La lumière y sculptait des reliefs. Je ne savais pas que
le givre possédait tant de nuances de blanc et d’argent.
Puis le visage s’est détaillé, et la rue a disparu. Il était en relief, cette fois : une sculpture sur glace plutôt qu’un simple tableau de givre. Comme si ses traits naissaient de la vitre elle-même. Très fins, translucides et précis. Des filaments d’argent à la place des cheveux. Une lueur glaciale dans le regard.
Et elle me ressemblait.
J’ai cru que c’était mon portrait, que les vitres me parlaient, ou bien l’hiver. Je m’en serais sentie flattée : elle était magnifique, tout ce que je ne suis pas.
Mais j’ai vu naître sa bouche en dernier, au cœur du tableau. Lèvres ouvertes sur des dents de givre scintillant.
Elle me regardait en riant. Et son rire était tranchant.

« Dragon  caché » met en scène un petit garçon différent, difforme et mal aimé. Pris en charge par un précepteur malsain (un personnage digne d’un roman anglais du XXe siècle), il est en fait une clé pour que la magie passée puisse renaître de la terre. C’est un texte qu’il m’a été difficile d’apprécier à la première lecture tant les figures masculines se révèlent affreuses à côtoyer : un père plus lâche qu’aimant, un précepteur dont la brutalité apparente cache un mal bien plus profond qui met le lecteur mal à l’aise et un gamin hors norme ostracisé. Le texte fonctionne bien, trop bien pour les âmes sensibles.

« Un bal d’hiver » s’attache aux pas d’Oriane de retour chez son père pour y passer les fêtes de Noël. Veuf depuis un an, il vit à présent avec Judith ce qui perturbe un peu Oriane. La rencontre avec Bleueen, voisine de Judith, va l’aider à s’affranchir de ses craintes. Comme dans « L’arbre et les corneilles », l’élément fantastique est un facteur positif, un allié, une aide à la transition et à l’acceptation.

« Trois renard » tisse musique et reconstruction personnelle. Livia, violoniste se découvre un don (je vous laisse découvrir lequel) le soir où elle rencontre Vincent. Nous la retrouvons quelques mois plus tard, à la dérive, détruite par cette histoire d’amour/possession/haine. La musique peut-elle vraiment guérir tous les maux ?

Quand j’étais plus jeune, mon grand-père songeur me répétait souvent : « T’as une voix, ma fille, qu’est plus vieille que tes os. »

Mélanie Fazi a, elle aussi, une voix plus vieille que ses os. Le fantastique qu’elle donne à lire nous vient des temps immémoriaux, des tréfonds de l’âme humaine, et fait vibrer le lecteur du premier au dernier mot. Des récits d’ambiance, une plume toute en finesse et un fantastique qui s’immisce dans la réalité par petites touches.

Voici ce qu’écrit Bragelonne en quatrième de couverture.

Née en 1976, Mélanie Fazi est la princesse du fantastique français, acclamée par les critiques et le public. Plusieurs de ses nouvelles ont même été traduites et publiées dans des revues anglo-saxonnes. Elle a reçu le prix Merlin en 2002 (meilleure nouvelle) et 2004 (meilleur roman), le prix Masterton en 2005 (meilleur roman) et le Grand Prix de l’Imaginaire en 2005 (meilleure nouvelle) et en 2007 (meilleure traduction). Excusez du peu…

Je vais aller plus loin dans l’éloge. Voici mon panthéon personnel en matière de Fantastique, ma sainte trinité à moi : Neil Gaiman, Tim Burton et Mélanie Fazi. Tous les trois jouent une partition très personnelle dans des registres, des ambiances et des univers différents qu’on ne peut pourtant pas s’empêcher de rapprocher.

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