La Chute de la Maison aux Flèches d’Argent – Aliette de Bodard 11


La Chute de la Maison aux Flèches d’Argent

D’Aliette de Bodard

Fleuve collection Outre Fleuve – 512 pages

La première guerre mondiale (1914 – 1918) a été baptisé par ses contemporains la Grande Guerre (le titre lui est resté). Inédite par son ampleur (mondiale), par sa durée (quatre années), par les millions de soldats mobilisés et les quinze millions de morts qu’elle a provoqué, elle marque aussi le début de l’industrialisation de la guerre et le détournement de la science (qui a connu des avancées importantes le siècle précédent) à des fins mortifères. Du char à l’aviation, en passant par les lance flammes et les armes chimiques, les industries développent en masse de nouvelles armes de destruction. Un siècle plus tard le paysage garde encore trace des dégâts et de la pollution qu’elles ont entraîné. Les États et la société entière se mettent au service de cette guerre : les hommes sont mobilisés au front ? Les femmes les remplacent dans les usines. Les pays impliqués consacrent la totalité de leur capacité de production à l’industrie de l’armement.  Soixante millions d’hommes sont mobilisés y compris dans les colonies des grandes puissances comme l’Empire britannique et la France. Une guerre mondiale, totale et industrielle.

Dans La Chute de la Maison aux Flèches d’Argent, la Grande Guerre a bien eu lieu en 1914. Tout aussi destructrice et totale, mais avec des armes de destruction massive bien différentes puisqu’il s’agit, dans l’univers d’Aliette de Bodard, de magie. Une magie issue des Déchus, ces anges bannis du royaume de Dieu et littéralement tombés du ciel, privés de leurs ailes et de leurs souvenirs, immortels ou presque. Une guerre qui n’oppose plus des nations, mais des Maisons dirigées par ces Déchus, tout aussi empêtrées dans des jeux de pouvoirs et des alliances aux conséquences funestes. Une guerre qui a laissé des traces : la ville de Paris est dévastée. Les ombres et les relents d’une magie délétère hantent les ruines et la Seine. La Maison aux Flèches d’Argent, située sur l’île de la Cité à Paris, était autrefois la plus puissante de toute. Fondée par le premier et le plus puissant des Déchus, Étoile-du-Matin, son pouvoir et son rayonnement déclinent depuis la fin de la guerre et la disparition de ce dernier. Séléné, dernière apprentie du maître, tente de faire face aux complots ourdis par Asmodée, un Déchu sadique qui a pris la tête d’Aubépine, et Claire, seule mortelle à avoir réussi à accéder à  la direction d’une maison (celle de Lazare). C’est dans ce contexte que le lecteur découvre Isabelle, jeune déchue qui vient de s’écraser sur Terre, dans ce qu’il reste des Galeries Lafayette. Elle devient la proie de Ninon et Philippe, membres du gang Mamba rouge qui zone dans Paris à la recherche de tout ce qui est récupérable ou vendable. Un Déchu, affaibli par la Chute, devient une proie de choix : tout en lui contient de la magie et celle-ci se vend à prix d’or au marché noir. D’ailleurs tous les Déchus protégés par une Maison sont, à leur mort, entièrement dépecés par l’Alchimiste de la Maison et leur magie récupérée. Séléné, elle aussi, a senti la chute et parvient à sauver Isabelle et à capturer Philippe. Ce dernier l’intrigue par ses origines et sa capacité à utiliser une forme de magie qui lui est inconnue. Philippe est un jeune (pas si jeune en réalité) Annamite venu d’Indochine et enrôlé de force dans l’armée. Obligé de combattre pour une cause qui n’est pas la sienne, il a survécu à la guerre, mais ne peut plus rejoindre son pays. En exil définitif, il se retrouve prisonnier de Flèches d’Argent et de Séléné. Pire encore, un mystérieux et permanent lien s’est créé entre Isabelle et lui, l’emprisonnant encore plus sûrement que le sort de Séléne. Sans le vouloir, Philippe va libérer une terrible malédiction, dissimulée dans Notre-Dame, au coeur même de la Maison aux Flèches d’Argent.

J’aime la fantasy urbaine (la vraie, pas celle qui sert de prétexte aux romances). Avec La Chute de la Maison aux Flèches d’Argent, je suis comblée. Attention, ce billet risque de devenir une liste à la Prévert de tout ce que j’ai apprécié dans ce roman tant il est riche. Commençons par le décor et l’ambiance. Un Paris dévasté, pollué par les relents des armes magiques (pour l’anecdote, l’eau courante dans Nord Est de la France  est encore polluée par les résidus d’obus de la première guerre mondiale, qui se sont infiltrés dans les sols et les nappes phréatiques…), une société en faillite, une élite autrefois puissante qui surjoue pour maintenir les apparences et se délecte de la chute de ses membres autres (les anges sont devenus des hyènes). Une galerie de personnages intéressants ensuite : Isabelle, jeune Déchue tout aussi naïve qu’intelligente et puissante, Philippe, l’exilé à la douleur insondable et à la psychologie étrangère et fascinante, Madeleine, l’Alchimiste rescapée d’Aubépine et droguée à la poussière d’os des Déchus, Séléné, maîtresse d’une Maison qui périclite, sans cesse assaillie de doutes sur sa capacité à diriger en comparaison avec son prédécesseur, Emmanuelle, son aimée, érudite et « cabossée », Étoile-du-Matin dont la figure hante les pages du roman malgré sa disparition, Asmodée, cruel et sans pitié, Claire, ambitieuse et rusée maîtresse de Lazare et Aragon, médecin affranchi de la domination des Maisons… Tous tentent de survivre pour le pire plutôt que le meilleur. Terminons avec les thématiques que l’on trouve en filigrane : l’exil et l’impossible retour, la guerre et ses cicatrices, la Chute, la rédemption et même la résurrection, le pouvoir, le doute, la haine et la perversité et l’amour, la bienveillance, le soutien mutuel et la force qu’il donne….
Sur les cinq cent pages du roman, Aliette de Bodard prend le temps de nous immerger dans la culture, la religion et les souvenirs de chacun des protagonistes et distille beaucoup de questions, une réponse apportant son lot de nouvelles questions et de mystères à percer. Le roman, immersif, prend son temps et apporte un luxe de détails alors même que son action se déroule sur quelques jours et sur un territoire restreint (La Cité et Notre-Dame et la gare St Lazare, à peine plus). Pourtant, malgré un rythme lent, impossible de lâcher cette histoire, de laisser les personnages en plan et de ne pas aller jusqu’au bout. La Chute de la Maison aux Flèches d’Argent est le premier tome d’une série, mais se suffit à lui-même et, si sa fin ouvre sur un nouveau fil à tirer, elle offre une conclusion satisfaisante à l’histoire de la Chute de la Maison aux Flèches d’Argent.

J’en redemande.

C’était un sort difficile à défaire.
De retour dans sa chambre, Philippe avait cherché les traces de ce que Séléné lui avait infligé. La magie des Déchus n’était jamais subtile ou masquée, en particulier celle des Maisons – ainsi en était-il de celle que Séléné avait tissée.
Le sort s’étirait autour de son cou, formant un collier invisible qui traînait dans son sillage avant de plonger dans le sol de la Maison, tel un labyrinthe enchevêtré de dizaines de milliers de fils. Chacun d’entre eux était incandescent, lui infligeant une violente morsure quand il tentait de le toucher. Quand enfin il réussit à en saisir un, au mépris de la douleur, ce ne fut que pour découvrir que le fil remontait droit au cœur de l’enchevêtrement. Il le perdit bien vite.
Philippe recommença avec plusieurs fils plus près du sol, afin de les brûler avec le petit feu de la Maison ou tenter de les sécher avec du métal. Chaque fois, il sentait son propre sort lui revenir douloureusement. Tremblant, il dut s’arrêter et attendre que la souffrance passe en prenant des inspirations brûlantes. Et les fils se contentaient de se reformer en quelques secondes.
Que les démons emportent Séléné ! Elle était minutieuse, puissante. Mais qu’espérer d’autre de la part d’une Déchue, l’élite gouvernante de la cité ?
Étendu sur le lit, tremblant, il regarda le plafond jusqu’à ce que le bois sculpté devienne flou. Il ne pourrait peut-être pas s’échapper, cette fois. Il serait son prisonnier jusqu’à ce que Séléné perde patience. Ensuite, il deviendrait sa victime. Elle avait signifié très clairement qu’elle le tuerait pour ce qu’il avait fait dans les Galeries Lafayette. C’était… effrayant, une perspective innommable. Comme s’il était de retour dans son régiment, poussé à courir avec les autres sous les tirs de mortier, sous une grêle de balles, dans un brouillard de sorts à couper le souffle.
Il avait survécu à ça ; mais par un pur coup de chance, rien de plus. Il ne savait que trop bien que les Cieux ne lui accordaient plus leur grâce. Il n’était pas un Déchu, mais c’était tout comme. Exilé de la Cour impériale des Immortels et incapable de parler avec les siens. Ses descendants vénérant leurs ancêtres devant un lointain autel étaient morts depuis longtemps.
Il ne survivrait peut-être pas. Mais quelle importance ? Il n’y avait pas de solution devant lui, pas de retour à la Cour impériale. Il était piégé à Paris et n’avait aucune chance de rentrer en Annam. Et maintenant, pire encore, il était prisonnier d’une Maison.
Parfois, sur le point de s’endormir, il revivait son ascension et son passage de mortel à Immortel. Il était de retour dans la grotte où il avait jeûné et médité, mille ans plus tôt. Tremblant à cause de la faim, quasiment inconscient. Un bruit comme la cloche d’une pagode résonnait dans ses os. Et l’ombre de bâtiments recouverts de nuages et d’une immense cour, se matérialisant tout près de lui. L’Empereur de Jade l’attendait sur son trône, le félicitant pour avoir surmonté son bannissement…
Un rêve enfantin, un vœu pieux, dépourvu de la moindre once de vérité. Il était coincé en France, à Flèches d’Argent. Et il pouvait bien méditer tout son soûl, le pouvoir de la Cour impériale n’arriverait pas jusqu’ici pour autant.


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