Underground Railroad – Colson Whitehead

Underground Railroad

De Colson Whitehead

Albin Michel – 416 pages. Traduction de Serge Chauvin.

Cora, seize ans, est esclave dans une plantation de coton de Géorgie. Sa mère Mabel et sa grand-mère Ajarry étaient elles aussi des esclaves. Raflée en Afrique alors qu’elle était encore jeune, convoyée dans la cale d’un navire jusqu’en Amérique (et violée par les marins), vendue puis revendue à nouveau, Ajarry a fini ses jours dans la plantation Randall. De ses cinq enfants, seule Mabel a survécu. Mabel qui, quelques années après la naissance de Cora, a fui sans signe avant-coureur. Malgré les chasseurs lancés à ses trousses, elle n’a jamais été retrouvée. Cora survit dans la plantation jusqu’à la disparition de James Randall et la reprise du domaine par son frère Terrance, brute sadique et sans pitié. Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir. Il a noué des contacts avec ceux qui gèrent l’Underground Railroad, ce chemin de fer clandestin qui permet aux esclaves de rejoindre les États libres du Nord. Elle finit par accepter.

Aux États-Unis, avant la guerre de Sécession, l’underground railroad désignait un réseau clandestin qui aidait les esclaves du Sud à s’échapper, de passeur en hébergeur, vers les États du Nord et parfois jusqu’au Canada. Ici, Colson Whitehead choisit d’en faire un vrai réseau de chemins de fer souterrain ce qui permet à Cora de s’échapper à plusieurs reprises. Les États dans lesquels elle trouve refuge, de la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, ne sont pas tous accueillants et les chasseurs d’esclaves ne sont jamais bien loin. Son parcours n’est qu’une succession de douleurs et de cruautés. Cora ne sera jamais libre : elle est toujours le bien de Randall. Elle reste une marchandise et les chasseurs peuvent très bien récupérer un esclave en fuite dans n’importe quel État – et le ramener mort ou vif (de toute façon, la punition sera exemplaire, douloureuse et souvent mortelle). Cora aspire a une liberté qu’elle ne peut obtenir même si toute sa vie elle lutte pour. Un Noir, affranchi ou né libre, n’était pas à l’abri. Un Noir en bonne santé, jeune et costaud, était considéré comme une marchandise de valeur. Il n’était pas rare que des Noirs libres soient enlevés, sur le territoire américain, et vendus comme esclaves et leurs certificats de liberté, documents attestant de leur statut d’hommes libres, purement et simplement détruits. Au delà de cet aspect historique déjà bien glaçant, le roman permet de comprendre comment se sont mis en place certains mécanismes d’oppression qui perdurent encore de nos jours, une oppression systémique dont les Noirs ne peuvent, malgré tous leurs efforts, se débarrasser par eux-mêmes. Dans le roman de Colson Whitehead, le regard des blancs, même bienveillant, est au mieux teinté de condescendance. L’homme blanc voit le noir différemment : il jamais tout à fait un être humain égal à lui et, par là, digne des même égards.

Un roman fort et à lire si ce n’est déjà fait.

Patrouiller n’était pas une tâche difficile. Ils arrêtaient tous les nègres qui passaient et exigeaient de voir leur sauf-conduit. Ils arrêtaient des nègres qu’ils savaient pertinemment être libres, d’abord pour le plaisir, mais aussi pour rappeler à ces Africains les forces déployées contre eux, qu’ils soient ou non la propriété d’un Blanc. Ils faisaient la tournée des villages d’esclaves pour y traquer toute anomalie – un sourire ou un livre. Ils flagellaient les nègres en fuite avant de les conduire en prison, ou directement à leur maître s’ils étaient d’humeur et qu’il restait du temps avant la fin de la journée de travail.
À l’annonce d’une évasion, ils entraient joyeusement en action. Ils fondaient sur les plantations pour retracer la fuite de leur proie, interrogeaient des légions de moricauds tremblants. Les Noirs libres, qui savaient ce qui les attendait, dissimulaient leurs biens et gémissaient quand les Blancs fracassaient leurs meubles et leur vaisselle. Priant pour qu’ils limitent leurs ravages aux objets. Il y avait des avantages en nature, outre le plaisir d’humilier un homme devant sa famille ou de malmener un jeune gars immature qui vous regardait de travers. À la plantation du vieux Mutter vivaient les donzelles de couleur les plus avenantes – Mr Mutter était un amateur –, et l’excitation de la chasse mettait les jeunes patrouilleurs d’humeur virile. À en croire d’aucuns, les alambics clandestins des anciens de la plantation Stone produisaient le meilleur alcool de maïs du comté. Une razzia permit à Chandler de reconstituer un stock.
À cette époque, Ridgeway refrénait ses appétits face aux excès les plus tapageurs de ses comparses. Les autres patrouilleurs étaient des garçons et des hommes de personnalité douteuse : ce travail attirait un certain type d’individus. Dans un autre pays, ils auraient été des criminels, mais on était ici en Amérique. Ce qu’il préférait, c’était le travail de nuit, quand ils se postaient à l’affût d’un esclave mâle se glissant dans les bois pour rendre visite à sa femme dans une plantation voisine, ou d’un chasseur d’écureuils cherchant à agrémenter son rata quotidien. Certains patrouilleurs portaient une arme et abattaient volontiers tout vaurien assez bête pour s’enfuir, mais Ridgeway copiait Chandler. Les armes dont la nature l’avait pourvu étaient bien suffisantes. Ridgeway poursuivait ses proies comme des lapins, les rattrapait à l’usure, et puis ses poings les subjuguaient. Il les tabassait pour les punir d’être dehors, les punir d’avoir fui, même si cette chasse était le seul remède à sa fièvre. Il chargeait dans le noir, le visage fouetté par les branches, trébuchait cul par-dessus tête sur des souches avant de se relever. Dans la poursuite, son sang chantait et brillait.
Quand son père terminait sa journée, le fruit de son labeur s’offrait à son regard : un mousquet, un râteau, un essieu. Ridgeway, lui, était face à l’homme ou à la femme qu’il avait capturé. L’un faisait des outils, l’autre les récupérait. Son père le taquinait sur son esprit : était-ce une vocation que de traquer des nègres ayant à peine l’intelligence d’un chien ?

 

 

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