Latium TI & TII – Romain Lucazeau 15


latium-1-romain-lucazeaulatium-2Latium TI & TII

De Romain Lucazeau

Denoël Lunes d’encre – 464 & 512 pages (lu en ebook : 362 & 422 pages)

Il est des livres dans lesquels on entre à reculons. C’est le cas de ce Latium, roman paru en deux tomes en cette fin d’année 2016 (976 pages au total). Présenté comme un space-opera mêlant uchronie (l’empire romain n’est jamais tombé) et philosophie, il propose aussi une dimension post-apocalyptique puisque la totalité de l’espèce humaine a péri lors de l’Hécatombe. Voici ce qu’en dit l’éditeur :

Nourri de la philosophie de Leibniz et du théâtre de Corneille, Latium est un space opera aux batailles spatiales flamboyantes et aux intrigues de  pouvoir particulièrement retorses. Un grand spectacle de science-fiction vertigineuse, digne d’un Dan Simmons ou d’un Iain M.Banks.

Le théâtre de Corneille m’a toujours profondément ennuyée. Je garde de mon contact académique avec la philo le souvenir d’une très mauvaise expérience (et celui d’un prof de terminale, absolument charmant, en lycée privé, invectivant ses élèves à coup de « bande d’atrophiés du bulbe »). Et mon latin est bigrement rouillé (sans compter que seule la mythologie m’intéressait, je m’endormais sur les versions). Du côté des références invoquées, si c’est le Dan Simmons d’Hypérion, je vais en prendre plein la vue. Si le roman se rapproche plus d’Illium, coincé dans ma PAL, avec un post-it page 107, là où j’avais calé… Quant à Banks je n’ai pas lu son cycle de la Culture. Bref, a priori, je n’avais pas particulièrement envie de lire ce roman et je ne l’aurais pas lu si ce dernier ne possédait pas un argument uchronique.

Latium est un mille-feuilles de références et offre donc plusieurs niveaux de lecture. Au premier niveau, appelons-le, l’histoire (dans la perspective de « un bon roman c’est avant tout une bonne histoire »), Latium pourrait se résumer comme suit. L’humanité a atteint un stade avancé, essaimé dans la galaxie et est parvenue à créer des intelligences artificielles, des automates et pas des robots (là commence un premier questionnement : qu’est-ce que la conscience ? Qu’est-ce que l’intelligence ? Qu’est-ce qu’un robot ? etc etc etc). Elles sont régies par le Carcan (une relecture des trois lois de la robotique d’Isaac Asimov). Lors de l’Hécatombe, l’espèce humaine a totalement disparu (vous apprendrez comment dans le T2). Nos IA immortelles mais désormais privées de but (plus d’Homme à servir) ont sombré dans la folie ou survécu en se réfugiant dans des nefs immenses destinées à protéger notre bras de la galaxie de l’invasion des Barbares (dans l’attente d’un hypothétique retour de l’homme … les plus saines d’esprit ont perdu le sens des réalités). Parmi les survivantes, organisées en empire (romain donc) centralisé dans l’Urbs (une station spatiale aux dimensions dantesques), on retrouve Plautine et Othon. On comprend qu’après un complot raté, destiné à faire tomber l’empereur, la première a été envoyée aux confins de la galaxie pour surveiller la frontière. Et que son allié Othon s’est exilé sur une planète éloignée. Lorsque débute Latium, Plautine se réveille d’un long sommeil lors de l’arrivée de nefs ennemies et lance un appel à l’aide à Othon. Othon la rejoint, et la race d’Hommes-chiens qu’il a créé lui permet de dépasser provisoirement les lois du carcan et de vaincre les vaisseaux des Barbares. Plautine meurt, mais laisse un avatar biologique d’elle même qu’Othon recueille sans savoir qu’elle est la clé…

Que ce soit clair, je n’ai pas eu de bonne surprise. Pas de révélation, pas d’épiphanie. J’ai bien failli abandonner en route. J’ai reposé ce roman avant la fin du premier tome et n’ai pas éprouvé l’envie ou le besoin de reprendre ma lecture. Aucun sentiment de frustration, aucune envie, aucun besoin de connaître la suite. Néanmoins, je me suis obligée à continuer ma lecture parce je n’abandonne que des romans qui m’horripilent vraiment, trop mal foutus ou trop mal écrits. Ce n’est pas le cas de Latium. Il n’est ni mal foutu (même si l’intrigue cède le pas à une très longue  exposition dans le premier tome et qu’il faut attendre la fin de ce même premier tome pour rencontrer la première des « batailles spatiales flamboyantes » promises), ni mal écrit loin de là  : malgré un langage soutenu et des constructions complexes de phrases, la lecture reste fluide – même si quelques répétitions « mécaniques » restent visibles surtout avec des mots peu usités comme le verbe « controuver » par exemple. Quant à l’exaspération, je l’ai mise de côté dans la perspective de pouvoir débattre sereinement avec le reste du jury du prix ActuSF de l’uchronie. J’ai donc poussé ma lecture et j’ai bien fait parce que le second tome, avec ses petits complots dans l’Urbs, la teneur plus politique de l’intrigue, l’introduction d’une galerie de nouveaux personnages et les fils qui se nouent et se dénouent, m’a plus embarquée que le premier.
Tout au long de ma lecture, je me suis dit « Waouh, c’est beau ! Waouh, c’est bien fait ! Waouh, c’est ambitieux ! » Mais ça ne m’a jamais fait vibrer. Je suis restée à distance, ne me suis jamais sentie impliquée. Latium est un roman qui parle « à ma culture » (merci au passage au formatage culturel du système éducatif français et à des années de lecture de SF) et aussi à mon absence de culture (même si ça ne gêne en rien la lecture), mais qui ne parle qu’à elle. Stimulant et vertigineux certes, mais la lectrice que je suis a besoin de plus que ça pour ne pas s’ennuyer. Et puis la tragédie et ses mécanismes artificiels et codifiés qui sous-tendent le roman, c’est la barbe, avouons-le. Quant à la philosophie, elle est si bien intégrée qu’elle tient véritablement la place de colonne vertébrale du diptyque. Si, par moment, elle est un brin trop démonstrative, elle ne freine jamais la lecture. Le roman se teinte aussi d’une forme d’ironie que je n’ai pas goûtée. Elle provient du regard de l’auteur et j’ai parfois eu la tentation d’interpeler ce dernier : mais puisque tout est si vain, pourquoi continuer ? (et encore, on me qualifie souvent de nihiliste).

Plusieurs détails agaçants m’ont aussi régulièrement éjectée de ma lecture. Les Hommes-chiens par exemple. Impossible de m’en faire une représentation. Ils ont des pattes griffues, des coussins, un pelage, une gueule, un poitrail mais aussi un torse, des épaules, des bras, des mains et des doigts.  Quand je visualise une patte griffue avec des coussins, je ne visualise pas un bras terminé par une main et des doigts et inversement. Même si anatomiquement, cela se tient – tous des tétrapodes : le bras, la patte ou l’aile ne diffèrent pas dans leur structure interne, sur le plan des images induites par le vocabulaire, ça ne passe pas. Du côté de l’argument uchronique, je reste tout aussi dubitative sur son fondement et peine à me représenter dans un lointain futur un empire romain avec pour langue officielle universelle le latin.
En ce qui concerne l’abondance des notes en bas de page, la lecture en version numérique a réglé la question de savoir quand les lire. Comme elles sont toutes situées en fin de chapitre et qu’il est très laborieux de naviguer entre le texte et la référence (rendez-moi une liseuse avec stylet, bon sang), j’ai pris le parti de les lire au moment où elles me tombaient sous les yeux (en fin de chapitre donc). Si on peut lire et comprendre Latium sans ces notes, ces dernières ne sont pas toutes superflues. Pourtant, certaines d’entre elles ne sont pas nécessaires : dans les premières que j’ai relevé figurent notamment domus et colossus… pour lesquelles il n’y a pas besoin d’avoir fait latin pour les comprendre (non, vraiment, on peut parier deux minutes sur l’intelligence du lecteur…).
Pour l’anecdote, on retrouve dans Latium une intelligence exilée sur la Lune et que j’avais déjà croisée dans « Le Vieux jardinier des pierres », nouvelle de Romain Lucazeau publiée dans AOC n°16 (il me semble même que j’étais préposée à sa correction avant parution). Et pour ceux qui voudraient prolonger le plaisir de lecture, le Bifrost 84 accueille aussi dans ses colonnes une nouvelle située dans l’univers de Latium.

En définitive, le quatrième de couverture ne ment pas. Latium est un roman ambitieux qui s’inscrit dans une tradition spécifique, celle du space-opera métaphysique. On adhère. Ou pas.

Une citation

Tout d’un coup, elle se tut, les yeux grands ouverts, et la suite de sa phrase s’oublia dans sa gorge. Désemparée, elle se tourna vers Eurybiadès, attendant qu’il dise quelque chose, si Plautine ne souhaitait pas rompre le silence. Il n’y avait pas besoin de plus d’explications. Ils avaient enfin compris.
— Vous voulez dire, articula Eurybiadès, qu’à rebours de ce que nous croyons tous depuis l’aube de notre race, Othon n’a aucun pouvoir sur nous, les hommes-chiens, que celui que nous voulons lui donner ?
Plautine soupira.
— Aucun. Vous n’obéissez à ses décrets que parce qu’il vous a convaincus de le faire. C’est là le propre des dieux que de n’exister que par les suppliques de ses fidèles.
— Alors, songea-t-il à haute voix, notre dieu est mort.
Et l’homme-chien partit d’un grand et puissant rire, qui résonna longtemps sous la lune. Cela ressemblait d’ailleurs plutôt aux hurlements d’un loup, plaintifs et insistants, et qui la glacèrent d’effroi. Mais, indubitablement, il riait. Il riait puisqu’il avait, enfin, gagné sa liberté, et qu’il allait à présent en payer le prix — celui d’affronter seul un univers qui n’avait guère de sens.
Plautine, de son côté, frissonna. Elle se demandait quelle force nouvelle et sauvage elle venait de lâcher sur le monde.

 

PRIX UCHRONIE 2015Lu pour le Prix ActuSF de l’Uchronie 2017

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

15 commentaires sur “Latium TI & TII – Romain Lucazeau