Passing Strange – Ellen Klages

Passing strange

De Ellen Klages

ActuSF – 220 pages. Traduction Eric Holstein.

Passing strange s’ouvre sur une période contemporaine avec Helen Young, seule survivante d’un groupe de six amies. Le temps qui lui reste à vivre est à présent compté. Avocate, elle doit mettre en ordre certaines affaires. Le roman nous plonge ensuite dans les années 40 au plus près d’une succession d’évènements précis qui pourraient paraître anodins dans la vie de ces six femmes pour ensuite revenir à l’époque d’ouverture et boucler son intrigue dans un final émouvant.

Back in the 40’s

Direction San Francisco en 1940. L’exposition universelle de 1939 vient de se tenir sur l’île artificielle de Treasure Island (une prouesse technique qui attire les curieux). Son quartier chinois, Chinatown et ses bars et boites de nuits excentriques appâtent les touristes. La ville dégage un parfum de scandale qui envoute. L’homosexualité est prohibée, mais les autorités tolèrent les activités illicites tant qu’elles servent les intérêts économiques de la ville. La communauté queer vit toujours sur le fil du rasoir.
Helen Young vient de s’installer à son compte comme avocate. Elle bute sur deux difficultés : c’est une femme et elle est d’origine japonaise. Pour vivre elle se produit dans un club. Elle tente d’aider Haskell, artiste et illustratrice de couverture (hypersexualisées) de pulps à divorcer d’un mari défaillant. Haskell recueille Emily, anglaise virée de son université parce que lesbienne (quand on sait ce que font les étudiants mâles dans ces universités…). Autour d’elles, on trouve Franny, cartographe en couple avec Babs, maître de conférence et Polly, seize ans, que son père a voulu protéger des la guerre en Europe.

– Pourquoi est-ce que c’est si compliqué ?
– Tu es une femme. Tu possèdes deux immeubles. Et tu viens de faire un testament les léguant à celle qui te survivra. Autant dire que rien de tout ceci n’est bien consistant devant un tribunal, répondit-elle en tapotant sur la pile de papiers. Raison pour laquelle j’ai passé les trois dernières semaines à bétonner tout ça J’ai mis les points sur les i et les barres aux t et autant de « ci-devant » et « à perpétuité » que nécessaire.
– Voilà pourquoi c’est toi l’avocate
– Depuis presque un an, répondit Helen Young. Et pourtant tu es ma seule et unique cliente. À la différence des gros bonnets du centre-ville, on dirait que ça ne t’inquiète pas plus que ça doit être représentée par le Péril jaune. » Elle fit une petite mou. « Et dans les parages personne ne semble prêt à recevoir de conseils financiers de la part d’une femme.

Une société et ses contradictions

Les États-Unis des annes 40 étaient très puritains et hypocrites. L’homosexualité et la pornographie y était interdits mais à San Francisco certains quartiers, comme Chinatown, permettaient de contourner les lois. Une forme de tolérance précaire y prévalait tant que les touristes y trouvaient leurs compte. Chez Mona a été le premier bar ouvertement lesbien des États-Unis. il était fréquenté par des lesbiennes, mais aussi par ceux et celles qui voulaient s’encanailler ou observer les numéros des travestis. Il était une attraction touristique que l’on visitait comme on se rend au zoo.  De même les pulps avec leurs couvertures osées permettaient de contourner l’interdiction des corps nus des femmes.

De manière plus générale, un mari avait tous les droits. Une épouse aucun ou presque. Et une femme lesbienne ne récoltait que le droit de se faire humilier ou agresser, de perdre son boulot et même de se faire confisquer ses biens par sa famille.

– J’utilise la maison de ma sœur comme adresse officielle. Si l’université venait d’apprendre pour Franny et moi, je serai poussée vers la sortie.
– Les risques du métier de professeur.
– J’aimerais bien. Je ne suis que maître de conférences. Il semblerai que mon doctorat en mathématiques compte-moi que mes ovaires.

Magie & science

Passing strange relève de la fantasy urbaine avec une magie subtile et intégrée. Franny plie ses cartes pour ouvrir des raccourcis dans l’espace. On appelle cela l’orikami. Haskell a hérité d’une pierre capable d’ouvrir des passages vers un ailleurs, le tundérpör. Pour autant, cette magie fonctionne avec des règles et des conditions bien précises. Dans le roman, les personnages débattent de la magie, de sa réalité, mais aussi de la science avec des dialogues très réussis.

Un peu plus loin, Polly s’étrangla envoyant inscrit sur la marquise du stand de General Electrics : MAISON DE LA MAGIE.
« C’est de la science, pas de la foutue magie !
– Peut-être se sont-ils dit que ça sonnerait plus… aguicheur aux oreilles de M. et Mme Toutlemonde, tenta Émilie. L’Américain Moyen ne comprends rien à la science. Ça le fait se sentir idiot.
– Conneries ! répliqua Polly. La science nous aide à comprendre le monde. Ça n’a rien de difficile. Et l’emballer dans du mysticisme et de la poudre de perlimpinpin ne fait que rendre les choses plus abstraite encore.

Bonus

Cette édition en français de Passing strange contient deux bonus : une très intéressante interview de l’autrice par Jean-Laurent Del Socorro et une nouvelle, « Caligo Lane » (disponible gratuitement en numérique). Celle-ci revient sur la capacité à « plier » le temps et l’espace de Franny grâce à l’ori-kami. Une magie coûteuse, délicate à manier, mais potentiellement très puissante derrière une apparence inoffensive. C’est un pur bijou.

En définitive, Passing strange Ellen Klages nous offre une histoire d’amour émouvante à l’intensité dramatique qui va crescendo, une histoire de sororité plus que de solidarité entre femmes, lesbiennes, pour certaines, un peu magiciennes, et un portrait de San Francisco et de ceux qui y vivent en 1940. C’est subtil, émouvant, drôle et parfois triste. Très réussi, donc.

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10 réponses

  1. Elhyandra dit :

    En y repensant j’en reste toujours à ma première impression, que c’était beauuuuuu ❤️❤️

  2. Baroona dit :

    J’ai hâte de la/les lire, je crois que je prends peu de risque en imaginant que ça va me plaire. ^^ Et l’orikami, quel nom génial !

  3. Vert dit :

    Beaucoup aimé la nouvelle, plus qu’à lire le roman maintenant ! Un jour…

  4. shaya dit :

    Il est en PAL, et n’attend plus que de passer sur le grill !

  1. 02/02/2020

    […] chroniques, j’ai rattrapé Passing Strange. Et je continue à poster les billets de compte-rendu des Utopiales 2019 (Les conférences du […]

  2. 08/05/2020

    […] Klages – Caligo Lane, Passing Strange – Editions […]

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