Les plus jeunes années du monde – Marie-Lorna Vaconsin

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Les plus jeunes années du monde

De Marie-Lorna Vaconsin

Actes Sud  collection Exofictions – 320 pages

Un monde en pleine mutation

Tout commence dans la Fish Lake Forest, dans l’Utah. Un chêne se met à rougir et à émettre une étrange lumière rouge. Le phénomène se propage rapidement à travers le monde. Les scientifiques découvrent alors une nouvelle forme de chlorophylle. Celle-ci absorbe trois fois plus de CO₂ et rejette trois fois plus d’oxygène que la chlorophylle connue.
Pour l’humanité, cette découverte représente un espoir inattendu face à la crise climatique. Les arbres deviennent aussi des objets de fascination. Leur couleur rougeoyante suscite l’émerveillement. Mais cette transformation, qui semble d’abord providentielle, possède également son envers. Au fur et à mesure d’une contamination des forêts existantes, l’atmosphère s’ionise et modifie l’activité cérébrale humaine. S’il en résulte un sentiment accru de bien-être, de créativité et de connexion à soi, cela s’accompagne aussi d’une forme d’endormissement de l’instinct de reproduction.

À peine deux mois s’étaient écoulés depuis que Vancouver, Denver et Mazatlán avaient viré au rouge, lorsqu’une nouvelle rubéfaction frappa les alentours de Montevideo sur une surface de près de neuf cents kilomètres carrés.
Trois semaines plus tard, ce fut au tour de toute la cédille au sud de l’île d’Hokkaido.
Puis une portion du territoire entre Lisbonne et la ville médiévale d’Óbidos.
Puis toute une région à l’ouest d’Abidjan englobant la forêt du Banco.
D’abord, politiques et scientifiques se voulurent rassurants, mais les propagations se mirent à s’accélérer, de semaine en semaine, puis de jour en jour.
Et chaque fois, les territoires étaient de plus en plus vastes, l’effet Chan-Rey, de plus en plus puissant. La sexualité reproductive tombait en flèche.
Les images satellites montraient des propagations au sein de zones inhabitées mais celles qui marquaient le plus les esprits étaient celles qui incluaient des portions de villes.
Auckland, Busan, Le Cap, Mae Hong Son, Cracovie, Chengdu, Kazan, Mendoza.
Ce que les scientifiques avaient dit qui n’arriverait jamais était-il en train de se produire ? Assistait-on au lent déclin, voire au suicide de l’humanité ?

Deux enfances confisquées

Au cœur du roman, deux personnages portent les traces de situations particulièrement traumatisantes. Joshua et Edita ont tous deux été privés de liberté. Mais leur enfermement prend des formes très différentes.
Joshua a grandi au sein d’une secte adventiste viriliste. Depuis sa naissance, son environnement familial et religieux lui impose une vision du monde. Son père l’a profondément embrigadé. Il lui impose des luttes rituelles, des entraînements violents et des pratiques éprouvantes, totalement inadaptées à un enfant. La relation entre les deux hommes repose sur une contradiction. Le père aime son fils et pense sincèrement agir pour son bien. Mais il confond amour et domination. Il considère comme bénéfiques des pratiques qui sont en réalité destructrices. L’enfermement de Joshua est avant tout idéologique. Il doit apprendre à se libérer d’un système de croyances qui a façonné sa pensée depuis sa naissance.
L’histoire d’Edita est tout aussi terrible, mais relève d’une autre forme de privation. Enlevée à sa mère biologique à la naissance, elle est séquestrée dans une cave. Elle ne connaît ni une enfance ordinaire ni la découverte progressive du monde extérieur. Elle vit la nuit et grandit dans un univers clos. Les arbres rouges constituent l’une de ses rares fenêtres sur l’extérieur. Là encore, la relation parentale est marquée par une profonde ambiguïté. Sa mère a désiré intensément cet enfant. Mais son amour s’est transformé en une relation possessive et pathologique. Elle ne parvient pas à distinguer l’affection de l’appropriation.
Lorsque Edita retrouve le monde extérieur et échappe à sa mère, elle éprouve pourtant une forme de manque. Elle se souvient des câlins et de l’affection maternelle. Même dans une relation profondément destructrice, certains souvenirs heureux demeurent.

À travers ces deux personnages, Marie-Lorna Vaconsin explore les ambiguïtés de l’amour parental. Joshua et Edita sont prisonniers de situations différentes, mais leurs parents partagent une même conviction : celle d’agir pour le bien de leur enfant. Dans les deux cas, cette conception de l’amour devient un instrument de domination. Leur parcours devient celui d’une conquête de la liberté. Ils doivent s’affranchir de leur condition initiale, se construire une identité propre et apprendre à penser et vivre par eux-mêmes et pour eux-mêmes.

Adaptation et résilience

L’adaptation constitue l’un des grands thèmes du roman. Elle concerne aussi bien les individus que les sociétés confrontées à un monde en pleine transformation.
Joshua et d’Edita ont tous deux ont subi des violences et des traumatismes. Pourtant, ils ne sont pas condamnés à rester prisonniers de leur passé.  Marie-Lorna Vaconsin nous montre comment ils parviennent à se reconstruire en dépassant leur condition initiale et en espérant. Il ne s’agit pas de nier leurs souffrances ni d’effacer leurs traumatismes. Le roman montre plutôt qu’ils ne déterminent pas nécessairement toute une existence et qu’une forme de résilience est toujours possible.
Cette dimension donne au texte une tonalité particulière. Dans un contexte contemporain marqué par la crise climatique, les tensions politiques et géopolitiques et l’accumulation de nouvelles anxiogènes, Les plus jeunes années du monde ouvre une perspective plus positive.

Une narration portée par le mouvement

L’écriture de Marie-Lorna Vaconsin est nerveuse. Le récit possède une dimension presque proche du thriller et entretient une dynamique constante. Chaque chapitre fait progresser le récit. Les séquences d’action alternent avec des passages plus contemplatifs, parfois presque hallucinatoires, autour des arbres rouges et des effets de cette chlorophylle spécifique.  Les personnages évoluent au fil des événements et cherchent constamment à s’extraire de leur condition. Le rythme traduit cette énergie vitale et cette nécessité d’avancer. La narration accompagne ainsi le mouvement intérieur des protagonistes.
Avec Les plus jeunes années du monde, Marie-Lorna Vaconsin associe un récit de transformation écologique à deux trajectoires individuelles marquées par la violence et l’enfermement.Le roman dégage pourtant une forme d’optimisme et laisse entrevoir la possibilité d’un renouveau, aussi bien pour le monde qui nous entoure que pour les individus.

Une citation

Ce que Joshua avait vécu, avec la fillette, dans la voiture, s’était inscrit en lui comme une empreinte.
Elle avait posé la main sur son plexus solaire, cet endroit dont, jadis, devant toute la classe, il avait expliqué la structure nerveuse. Et, sous la paume de la fillette, il avait connu la paix. Il n’avait jamais rien expérimenté de tel.
Cette conscience d’éprouver la résistance d’une vérité indiscutable. La certitude qu’on ne pouvait aller plus loin. Que, quoiqu’il ait vécu auparavant, quoiqu’il lui arrive par la suite, ce qui l’avait traversé à ce moment-là serait plus vrai que tout ce qui le traverserait jamais.

Pour aller plus loin

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