Aria des Brumes – Don Lorenjy 4


Aria des Brumes

De Don Lorenjy

Le Navire en pleine ville – 285 pages

Carl est un Automax, un soldat dernière génération, génétiquement modifié, bourré d’implants, de capteurs, de nanotechnologies en tous genres et très pointues qui font de lui l’arme la plus puissante et redoutable de l’Alliance. Envoyé sur Aria avec 4 autres Automax pour délivrer la planète d’une invasion, il assiste impuissant à la destruction inexplicable de ses coéquipiers avant de sombrer dans l’inconscience. Seul survivant (miraculé ?) à l’attaque des Furets, une entité qui parasite les humains vivant sur Aria, il est pris en main par le docteur Shepher, seul habitant à être rejeté par les furets. Première surprise Aria n’est pas sous domination extérieure à l’Alliance et n’a pas besoin d’être sauvée. La colonie a d’elle-même pris son indépendance et ne répond plus aux ordres de l’Alliance et surtout de Terraform entreprise qui modèle les planètes pour une implantation humaine et en attend un retour sur investissement et qui pilote en sous-main l’Alliance. Deuxième surprise Carl possède un Furet (ou est-ce le furet qui possède Carl ?). Pour survivre sur Aria il devra apprivoiser son Furet. Ce dernier se nourrit des émotions de son hôte. La violence, la destruction, les pulsions négatives se retournent alors contre l’hôte et le rendent fou. Carl, programmé pour tuer, conditionné par la violence est donc un danger pour lui et pour les autres. Il va donc devoir trouver en lui ce qui le rend humain, séparer ce qui dans l’Automax est du ressort de la machine de ce qui est propre à l’être humain. Il va devoir apprendre à vivre.

Voila pour le pitch qui ne dévoile qu’une toute petite partie de ce roman. Il faut avant d’aller plus loin que je vous avoue deux ou trois petites choses sur ma relation avec ce livre. Oui je parle ici de relation et je pèse mes mots. Tout a commencé avec le titre. Aria des Brumes. Il m’a intrigué, presque hanté.  Il était présent dans un coin de ma tête, comme une « tâche de fond » sur un PC, presque comme un refrain lancinant. Où l’avais-je pêché ? Je n’en sais rien (probablement quelque part sur le net) mais je sais qu’il m’était impossible de m’en débarrasser. Très bon titre donc puisqu’il remplit parfaitement son office d’hameçonnage du futur lecteur. J’ai donc annoncé la sortie d’Aria des Brumes dans les colonnes de ce blog. Début février l’auteur, Don Lorenjy, m’a contacté (via le lien chez Irène Delse, autre auteur très sympathique du Navire en pleine ville) et de mail en blog je suis partie à la découverte de son Aria. Le résumé de l’histoire et le prologue disponibles sur le site du Navire ne m’ont d’abord pas convaincue. J’aime la SF  mais les histoires de soldats dopés à la testostérone ne me tentent pas trop. Et pourtant je voulais donner une chance à ce livre. Pourquoi ? Parce qu’un auteur qui prend le temps de discuter avec un potentiel lecteur mérite qu’on s’intéresse un peu à son travail surtout quand il dépasse le stade du « je veux te vendre mon bouquin ». Alors je suis partie à la recherche d’Aria des Brumes chez mes libraires habituels. Qui ne l’avaient point. J’avais dans l’intention de feuilleter le livre pour voir s’il pouvait me plaire avant de l’acheter ou pas. Donc c’était mort. La solution est venue de Don Lorenjy lui-même. Il me proposa de demander un exemplaire « service presse » à son éditeur. Ce que je fis, sceptique quant à l’issue de cette demande (un service presse à un p’tit blog ? la bonne blague). Le Navire me répondit pourtant positivement et m’envoya (rapidement en plus) le livre. Là je m’incline. Que le livre me plaise ou pas je me dois de louer l’auteur et la maison d’éditions pour leur écoute, leur prévenance, et leurs très nombreuses qualités que je ne manquerai pas de découvrir à l’avenir j’en suis sûre. (Et non je n’en fais pas trop même si je vous accorde que c’est – trop – long comme entrée en matière). Il est donc temps de passer à l’avis puisque je l’ai lu cet Aria des Brumes.

Aria des Brumes est un livre aux multiples visages. Conte philosophique, quête initiatique d’une part d’humanité d’un être qui tient plus de la machine que de l’homme, critique d’une société qui pense la colonisation de l’univers par l’homme comme une économie de marché avec recherche de profits potentiels. La vie humaine n’a plus de valeur sauf en termes de rentabilité et de retour sur investissement.
Plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, le roman s’étoffe d’intrigues secondaires mais importantes au fur et à mesure de l’évolution de Carl. Au tout début du livre la situation est simple, limpide, la mission claire. Plus Carl évolue, grandit, plus il doit apprendre à gratter les apparences, à envisager des angles de vues différents, à distinguer une palette de nuances entre blanc et noir, bons et méchants, à se poser des questions (puis à se poser les bonnes questions) et à faire des choix. Son évolution se fait par à-coups (et parfois le rythme du livre s’en ressent). Au début il se laisse porter par les circonstances puis progressivement il en vient à choisir, à décider pour finalement prendre les situations en main à la fin du livre. Son parcours, ses réflexions, se font dans une atmosphère de combat psychologique permanent pour découvrir sa nature.
La société d’Aria, divisée en districts hiérarchisés et politiquement marqués est aussi plus  élaborée qu’il n’y paraît. Les Furets, véritables régulateurs sociaux, n’uniformisent pas les comportements mais révèlent les natures, les personnalités et les talents lorsqu’ils sont domptés d’une manière ou d’une autre. La société d’Aria n’est pas homogène mais traversée de différents courants de pensées portés par des factions qui s’opposent par la parole à défaut de pouvoir agir. Aria des Brumes ouvre des perspectives de réflexion, de spéculation sur des futurs possibles, des choix de société.

Le style de Don Lorenjy est particulier, vif, élégant mais sans snobisme, non dénué d’humour (la montée à l’Agora par exemple) et d’une pointe de poésie et de lyrisme. Il s’adapte au récit : haché dans les scènes d’action violente, fluide pour mieux suivre le récit, éloquent pendant les prêches de Shepher. Le vocabulaire, parfois d’un registre soutenu, est toujours manié avec beaucoup de classe. Parvenir à glisser un mot tel que « nonobstant » avec autant de distinction est une gageure que l’auteur relève avec brio. L’auteur aime les métaphores, les images qui densifient son texte même si parfois elles en obscurcissent le propos (p 21 : « La barque de ses neurones dévale sans contrôle possible le fleuve éperdu de délices si vives qu’elles en deviennent douleur. Flot de noyade que rien en lui ne peut arrêter. »). Les nombreux dialogues allègent le récit mais, de temps à autre, ils en ralentissent la progression et lui font perdre en intensité. Les Arians inhibés dans l’action par leurs Furets en sont devenus trop bavards et se complaisent à exposer, démontrer ou ergoter.

Don Lorenjy parie sur son l’intelligence de son lecteur. Jamais il ne lui mâche le travail de réflexion. C’est un pari d’autant plus risqué qu’Aria des Brumes est publié dans une collection à destination de la jeunesse. Ne pas prendre les jeunes pour des idiots a l’air d’être une des lignes directrice du Navire en pleine ville. Résultat ? Les livres publiés sont intelligents, lisibles par tous et d’une grande qualité (bon d’accord je juge un peu vite, je n’ai lu que deux livres de cette collection – mais ce sont deux très bons livres). Aria des Brumes est un excellent (premier – chapeau!) roman.

Un mot sur la couverture pour terminer : à l’image du roman, on y trouve plusieurs motifs entrelacés dans des niveaux de gris différents. Une observation attentive est nécessaire pour qu’elle se dévoile au lecteur.

Voila je crois que c’est le plus long billet que j’ai rédigé sur ce blog jusqu’à présent. Merci de votre patience pour m’avoir lu jusqu’au bout.


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4 commentaires sur “Aria des Brumes – Don Lorenjy