Wastburg – Cédric Ferrand 12


Wastburg

De Cédric Ferrand

Les Moutons électriques – 288 pages

Certaines rencontres commencent mal. Quand j’ai ouvert Wastburg, je n’ai pas été transportée de joie, c’est le moins que l’on puisse dire. Cédric Ferrand, en choisissant en épigraphe une citation un peu polémique (et un poil trollesque d’ailleurs) marquait son désir de s’éloigner de la fantasy traditionnelle à papa et de s’inscrire dans un courant particulier que certains ont évoqué mieux que moi (entre Jaworski et Miéville). Le point commun à quelques unes des oeuvres de ces auteurs ? Le personnage principal de leurs romans de fantasy médiévale n’est pas un héros ou un groupe de quêteurs mais une ville que l’on dépeint et une société dont on brosse par la même occasion le portrait. De ce point de vue là, Wastburg est une réussite. Le prologue, que l’on peut lire en ligne, donne le ton : Wastburg est, dès, le départ une aberration, une ville apatride qui s’est construite sur l’embouchure d’un fleuve frontière entre la Loritanie et le royaume de Waelmstat, et pour laquelle ces deux pays se sont longuement battus. Avant que la Collapsence (appelée plus familièrement la Déglingue) ne passe par là, Wastburg a longtemps été régie par la magie et ses Majeers. Depuis la disparition de ces derniers, la cité part un peu à vau-l’eau et pour cause :
« La loi de Wastburg. Une drôle d’idée. À bien y réfléchir, plus de la moitié des lois ou coutumes qui étaient inscrites dans le code ne servaient à rien. On pouvait raturer des pages entières sans conséquence visible sur la cité car tous ces règlements parlaient de trucs disparus, comme les majeers ».
C’est bien de Wastburg qu’on va parler pendant ces 288 pages en suivant le parcours de plusieurs personnages – de la Garde souvent. Leurs petites et misérables vies, qui s’achèvent le plus souvent d’aussi misérable façon – et avec une belle dose d’ironie, nous baladent dans les quartiers de la cité, à la découverte des petites-mains, des artisans, des us et coutumes et du folkore d’une ville viciée et vicieuse. L’écriture sert ici parfaitement le propos – gouaille, inventivité, trouvailles lexicales, humour noir – la langue s’adapte et le lecteur fait festin. Un fil d’intrigue se dessine progressivement et c’est ici que le bât a blessé pour moi. Le fil est trop ténu, l’intrigue trop mince pour retenir l’attention et je me suis parfois ennuyée un peu en passant d’un gardoche à l’autre. Et quand arrive la fin, elle paraît bien abrupte et un peu précipitée. Au final, on se dit que ce fil d’intigue, on s’en serait bien passé pour rester immergés dans cette ville particulière et où paradoxalement il ne fait pas bon vivre …

Un long extrait, celui de la porchaison, pour illustrer la mentalité de la ville et le style. Faites-vous une idée, mais vous êtes prévenus, ça passe ou ça casse !

« La porchaison n’était pas à date fixe. Elle avait lieu une fois l’an quand les conditions s’y prêtaient. Ces conditions étaient simples : il fallait que ça flotte depuis au moins trois jours pour que toutes les rues de Wastburg débordent de boue. Plus il y avait de gadoue et meilleur était le spectacle. L’idéal, c’était qu’elle soit déclenchée pendant une longue journée d’averse, mais on ne pouvait pas savoir à l’avance si ça allait pleuvasser longtemps.
Le plus curieux, c’était qu’il n’y avait rien qui annonçait la porchaison : pas une déclaration du crieur public, pas de cérémonie. Quelqu’un – on ne savait pas trop qui – décidait que c’était le bon moment, que la gadouille était assez vaseuse, et ordonnait le lâcher de cochons. Pourtant, malgré l’absence d’annonce, tout Wastburg se tenait prêt. Dès que la saison était venue et qu’il pleuvait deux jours de suite, la cité entière n’avait plus que ce mot à la bouche : porchaison. Ça jactait de ça dans tous les coins, certains salivaient déjà à l’idée de se goinfrer de barbaque quand ils auraient gagné. L’été, quand le cagnard assommait tout Wastburg et que le lit du fleuve rétrécissait, les vieux disaient : « C’est pas comme ça que la porchaison va venir ».
Sur le principe, le jeu était simple : des cochons étaient libérés un peu partout dans la cité, quiconque arrivait à en capturer un avait le droit de le garder. Il n’était pas obligé de le tuer, il pouvait le laisser engraisser, pour peu qu’il ait une place pour faire vivre la bête. L’idéal, c’était de choper une truie pour profiter de plusieurs portées. Ce lâcher, c’était un cadeau des bourgeois pour amuser le populo. Le nombre de cochons en vadrouille dépendait des profits faits dans l’année. Des vieux débris racontaient qu’ils avaient connu des époques où un seul cochon avait été lâché, tellement les temps étaient durs. Ça devait faire de sacrées porchaisons quand toute une ville se battait pour un porc maigrelet. Mais en général, c’était deux bonnes douzaines de porcs qui s’agitaient dans la fange de la rue, sous les hurlements de la foule.
Les bêtes étaient lâchées un peu partout dans les quartiers, pour que tout le monde ait sa chance. Et pour rendre le jeu plus rigolo, on recouvrait les porcs d’huile bien glissante. Attraper les porcs n’était pas difficile, mais les retenir suffisamment longtemps pour les rapporter à la place de la Tourmentière pour faire valider sa prise, ça c’était tout un art. De plus, il était interdit d’utiliser autre chose que ses mains. Pas question de cogner avec un bâton, de faire une laisse avec une corde ou d’utiliser un filet. Il fallait qu’il y ait du corps à corps avec le pourceau.
Les jours de porchaison, il était difficile de faire travailler les gens. Tout le monde voulait tenter sa chance, même pour rire. Même ceux qui n’étaient pas assez costauds boitaient derrière un cochon et essayaient d’au moins toucher la bête. C’était une journée de relâchement, une amusante empoignade qui dégénérait souvent en une bataille entre participants. Plusieurs jours après la porchaison, on retrouvait encore de la boue sur les murs des maisons ou sur les monuments de la cité.
Bien évidemment, pas question de s’habiller salement pour l’occasion. Au contraire, tout le monde mettait un point d’honneur à revêtir de beaux atours, c’était encore plus drôle de se bichonner avant d’aller patauger dans la bourbe. Si quelqu’un mettait les pieds dans la rue ce jour-là, il devait s’attendre à recevoir sa part de bouillasse, comme tout le monde. Ce n’était pas pour rien que les bourgeois regardaient le spectacle depuis les fenêtres du second étage, en évitant de se montrer.
La porchaison était un jour terrible pour les clébards, qu’on enfermait pour éviter qu’ils ne se jettent sur les porcs. La cité résonnait toute entière des jappements fous. Ils devenaient braques à sentir l’odeur des cochons, ils grattaient la terre pour passer sous une palissade, essayaient de sauter par-dessus les murets pour rejoindre la horde humaine qui riait et courait après le gibier. Il fallait une chaîne drôlement solide pour retenir un clebs un jour de porchaison. Approcher d’un cabot pour le caresser, dans des moments pareils, se soldait par une belle morsure tant il avait la rage aux babines. »

Et pour le plaisir de la fin, un juron : « Bourdon de grimoire à majeer de merde ! »


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12 commentaires sur “Wastburg – Cédric Ferrand

  • Plume

    J’avais beaucoup apprécié ma lecture de Wastburg mais, comme toi, j’avais trouvé que le fil rouge ne tenait pas la route, que le lien était trop faible et pas très intéressant, par rapport aux histoires des personnages hauts en couleurs des différents chapitres.
    C’est un peu dommage pour ce qu’avais voulu l’auteur mais, dans mon esprit, je considère plus ce roman comme un recueil de nouvelles décrivant le quotidien des habitants de Wastburg !

  • Acr0

    Ah c’est vrai que la citation met l’ambiance ! Il ne me reste plus qu’à essayer alors la chronique de Tigger Lilly m’avait donnée envie (comme d’autres) mais la tienne m’a un peu refroidie, j’avoue.

  • Lhisbei

    @ Plume : le fil narratif est tenu mais pour autant je n’ai pas vu Wastburg comme un recueil de nouvelles mais bien comme un roman un peu puzzle où chaque chapitre apporte un élément (mais parfois anecdotique cet élément). j’ai plutôt eu l’impression d’être une caméra volante qui zoomait sur différents personnages à des moments plus ou moins clés, qui s’attardait dans certains quartiers lors d’évènements comme la porchaison. Et je n’ai pas trouvé de dichotomie entre ce qu’annonçait auteur et éditeur et ce que j’ai lu. @ Guillaume : vi même s’il y a débat en ce moment sur ce qui mérite l’étiquette fantasy cette année [mdr]
    @ Acr0 : si l’extrait te donne envie, fonce. Le reste est à l’avenant. Et si je trouve la fin précipitée, « la morale » de l’histoire est comme le bouquin : ironique et bien vue (je ne peux t’en dire plus sauf à dévoiler les dernières lignes). Bref, le point de vue de l’auteur et le ton et l’écriture valent largement la lecture. @ Tigger Lilly : oh oui, un très grand moment

  • Lorhkan

    Finalement, on dirait plus une description (très détaillée, certes !) d’un univers de jeu de rôle que d’un roman…
    Il faudra tout de même bien que je m’y intéresse un jour, tous ces avis (franchement bons dans l’ensemble) m’intriguent !

  • Jean

    Je suis assez d’accord avec toi, je viens de le relire et ça m’a un peu ennuyé…
    L’idée de départ est excellente et les deux premières histoires passionnantes, puis ça s’essouffle…Il aurait fallu trouver des personnages un peu plus solides…
    Je ne suis donc pas du tout tenté par le dernier qui se passe en Russie…

    • Lhisbei Auteur de l’article

      Pour le dernier, les personnages sont présents du début jusqu’à la fin et sont plus solides. Le fil conducteur est aussi plus visible. Je n’ai aimé aucun des deux cependant.