Sur le fleuve – Léo Henry et Jacques Mucchielli 5


Sur le fleuve

De Léo Henry et Jacques Mucchielli

Dystopia –  119 pages (ebook sans DRM)

Couverture de Stéphane Perger

Javier Jiménez, un noble castillan, monte une expédition à la recherche des fabuleuses cités d’or d’Amérique du Sud. Accompagné de son épouse Dolorès, une indienne, du Padre Revilla, ancien inquisiteur en recherche de rédemption et de Mateo Espina le secrétaire particulier de Revilla, il descend un long fleuve qu’on suppose être l’Amazone avec une troupe hétéroclite : Jens Vellemans, un soldat néerlandais revenu d’entre les morts d’un champs de bataille, Dumè Renusu, mercenaire corse, Aritza Ibai Makhila, marin navarrais et Francisco Prado, un chasseur galicien. Le roman s’ouvre sur un premier acte de barbarie : Javier Jiménez donne l’ordre d’incendier une oga indienne, un lieu de prière qui accueillait une cérémonie au moment de l’arrivée des conquistadors. En abattant le chaman et en tuant les indiens qui ne faisaient, après tout que protéger leur terre, Jiménez place d’emblée l’expédition sous de funestes auspices. La rencontre avec Gianfranco Colleoni, jésuite à moitié fou qui prétend pouvoir les guider vers Manoa, une cité où tout est d’or, suscite un espoir. Bien vite cependant, la troupe déchante, les berges du fleuve paraissent peuplées de mille dangers et une bête sauvage, un jaguar peut-être, semble les traquer.

En lisant Sur le fleuve, j’ai pensé aux Dix petits nègres d’Agatha Christie. Rien à voir vous allez me dire. Ben non mais si. Dans Dix petits nègres, dix personnages aux crimes restés impunis sont mystérieusement et méthodiquement assassinés les uns après les autres au rythme d’une comptine enfantine. Le lecteur se demande en permanence qui ou ce qui provoque la mort des protagonistes et hésite entre rationnel et surnaturel. La mort paraît inexorable pour chaque personnage, provoquant une tension dramatique intense (comptez qu’en plus j’étais en 4ème quand j’ai lu ce bouquin et donc franchement impressionnable à cet âge et que, pour en ajouter une couche, ma prof de français n’avait rien trouvé de mieux que de nous faire visionner l’adaptation ciné par George Pollock, me traumatisant ainsi à vie). On retrouve dans Sur le fleuve ce même phénomène implacable de mort programmée mais teinté, cette fois, de fantastique. Très vite le lecteur pressent que le voyage sera sans retour mais, malgré tout, la fin parvient à surprendre. Les états du fleuve, calme au départ, hérissé de rapides tumultueux puis entrecoupé de chutes d’eau vertigineuses sur la fin, suivent la tension dramatique du roman. Sur le fleuve, les personnages, s’ils ne meurent pas prématurément comme Javier Jiménez, se confrontent à eux-même à leur passé et à leurs failles, ce qui leur confère une dimension psychologique fascinante. Je dois avouer qu’au début du roman je confondais certains personnages – Vellemans, Makhila, Renusu et Prado – malgré les qualificatifs de leur nationalité utilisés à moult reprises pour les différencier. Ils n’étaient pas assez caractérisés pour que je les distingue facilement et je devais sans cesse revenir à la liste des personnages présente en début d’ouvrage pour les reconnaître. Puis Prado et Vellemans ont acquis plus de consistance dans des trajectoires personnelles bien différentes et fort impressionnantes et le récit ne s’est plus retrouvé parasité. La narration, linéaire puisqu’elle suit les pérégrinations du groupe d’explorateur le long des méandres du fleuve, est entrecoupée de passages oraux racontés à la première personne par l’énigmatique Petit Frère. Un changement de style radical qui offre au lecteur une dimension supplémentaire à l’histoire.

Sur une idée classique, Sur le fleuve brode un récit à la puissance d’évocation troublante. Un court roman mais qui contient beaucoup, idéal pour découvrir Léo Henry et Jacques Mucchielli.

Un extrait classique
« Prado se tenait à s’en casser les bras, yeux grands ouverts. Si sa mort devait venir, il souhaitait la regarder en face. Un premier choc, très violent, fit pivoter l’esquif, qui se mit à descendre dos au courant. D’énormes masses d’eau éclaboussaient les hommes, les trempaient jusqu’à la taille, rinçaient tout ce qui ne tenait pas. Les poutres craquaient et se tordaient sous leurs pieds. Puis le radeau heurta un autre rocher et, sous le choc, se disloqua.
Le chasseur galicien eut le temps de voir les soldats tomber à l’eau par grappes, les Indiens terrifiés que le courant emportait, avant d’être lui-même projeté dans les airs. Il lâcha prise, inspira à pleins poumons. Et le fleuve se referma sur lui. »

Un passage narré par Petit Frère :
« Dans la forêt il y a l’once tachetée jauará et le serpent de l’eau sucurí, il y a le fleuve qui gonfle, le fleuve qui tombe, il y a les feuilles qu’il ne faut pas manger, les lacraias qu’il ne faut pas piétiner, les araignées qu’il faut endormir de paroles. Dans la forêt il y a l’esprit de la solitude qui fait pousser à l’adulte des cris de nouveau-né. Il y a la peur de l’autre, qui dresse frère contre frère. Il y a le désir de la sœur, qui condamne l’homme à la mort. Dans la forêt il y a la tempête qui emporte les choses qui ne sont pas fixées au sol, il y a l’arbre qui choit, la terre qui se soulève, la boue qui avale, le buisson qui brûle. Dans la forêt vit l’ennemi aux yeux féroces et aux dents rouges, qui mange la chair sur vos os et s’approprie votre nom. Dans la forêt il y a les arbres qui saignent et les rivières qui vont à rebours, les oiseaux qui volent sous les eaux, les poissons qui sautent au ciel pour dévorer la lune. Il y a les rêves qui sortent de votre tête pendant votre sommeil, qui vous dévorent au réveil. Il y a les sept formes du mal, les feux magiques qui brûlent sans bois, au-dessus du sol. Il y a la bête qui avance à reculons et tape aux arbres pour vous attirer et vous perdre. Dans la forêt il y a Petit Frère et Petit Frère voyage avec vous. »


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