Space Opéra – Jack Vance 6


Space Opéra

De Jack Vance

Presses Pocket – 224 pages

Pour ce dernier jour du Challenge Summer Star Wars Episode I, j’ai décidé de rattraper un classique au titre de circonstance : Space Opéra. Space opéra avec un accent dans le mot opéra puisqu’il s’agit de suivre les pérégrinations d’une troupe d’opéra en tournée dans l’espace. L’accent s’est perdu, et c’est bien dommage de perdre le jeu sur le titre, pour la réédition chez FolioSF.

Dame Isabel Grayce, secrétaire-trésorière de la Ligue de l’Opéra, joue les mécènes. Sa dernière découverte ? La Neuvième Compagnie, une troupe extra-terrestres amenée de Rlaru par Adolph Gondar, un navigateur interstellaire qui leur sert aussi d’impresario. Pendant que, sur Terre, critiques et experts polémiquent sur la nature de la Neuvième Compagnie (subtile mystification ou race originaire d’une planète lointaine ?) et sur leur talent, Gondar garde un silence exaspérant y compris sur les coordonnées de Rlaru. Un soir, après une de leurs représentations, la troupe disparaît mystérieusement. Cet incident servira de prétexte pour se lancer dans une tournée galactique (Gondar avait omis de préciser que la venue sur Terre de la Neuvième Compagnie s’inscrivait dans une forme de programme d’échange culturel). Dame Isabel Grayce réunit donc la fine fleur des arts lyriques, s’adjoint aussi les compétences de Bernard Bickel, un critique musical (critique qui n’énoncera jamais un seul avis personnel ou tranché) et embarque Roger, son jeune neveu oisif à bord du Phébus pour prêcher l’opéra aux incultes ou moins incultes civilisations qui peuplent l’espace. Roger s’entiche d’une jeune galloise au charme troublant, Madoc Roswyn. Il l’embarque comme passagère clandestine ce qui sème la zizanie : elle n’aura de cesse, une fois découverte, de jeter le trouble chez les mâles influents de l’équipage afin de détourner le Phébus de sa route initiale…

Space opéra n’est pas un grand roman. Il n’est ni vertigineux, ni inoubliable. C’est plus une farce ironique qu’un roman sérieux. Et, sous des airs de « je ne me prends pas au sérieux », ce roman critique la société, étrille et raille les puissants. Si les personnages versent, à dessein, dans la caricature c’est pour mieux moquer des bien-pensants pétris de certitudes. Tout le monde a déjà croisé une Isabel Grayce, mécène acariâtre portraituré au vitriol, ou un Bernard Bickel timoré et suivant le vent, tous deux persuadés de la supériorité de notre culture et de notre civilisation et prêts à porter ses couleurs partout (ça marche aussi avec l’équipe de foot du coin ou les films d’un réalisateur précis…). Et tout le monde aime voir ce genre de personnages confrontés à des situations qu’ils ne peuvent maîtriser (et prend ça dans les dents mon coco, ça t’apprendra la vie…). Jack Vance épingle petits et grands travers d’une humanité pleine de défaut, humanité qu’il persiste à aimer puisque tous les personnages finissent sains et saufs leur périple. Jack Vance fait en outre preuve d’une belle érudition : tout le répertoire d’opéra classique y passe et l’auteur ne se prive pas de quelques moqueries bien senties. Drôle du début jusqu’à la fin, ce roman léger, un peu passé de mode mais qui fait encore mouche, se laisse dévorer avec délectation. Il offre un divertissement intelligent et, à l’heure actuelle, c’est déjà beaucoup.

Petit bémol pendant la lecture. L’exemplaire que j’avais en main, pioché dans la bibliothèque de M Lhisbei, date de 1990. La traduction m’a paru parfois un peu lourde. Elle a été révisée pour l’édition Folio SF, édition qu’on trouve actuellement dans les rayons des librairies (et que M. Lhisbei va vous faire gagner). Un exemple : « Je ne me rappelle pas m’être jamais trouvée dans une situation exaspérante à ce point-là, commenta Dame Isabel. Comment est-ce possible que des individus intelligents se montrent aussi étroits d’esprit et aussi arrogants ? ».

Une citation et un extrait pour terminer :
« Le Phébus volait à travers le vide interstellaire, peut-être bien aussi vite que la pensée, dont la vélocité est toujours un point sujet à controverse. »

« L’espace, ce vide noir qui, lorsqu’il est relié à un système d’étoiles, semble presque aussi palpable qu’un océan séparant un groupe d’îles, fila derrière – si l’on peut dire que le vide fait quoi que ce soit. Et pourtant quelque chose avait passé vers l’arrière, car Sirius s’éloigna et Phi d’Orion approcha et, pour arriver à ce résultat, un phénomène important était manifestement en train de se produire. Roger, déambulant dans le salon, prit un livre et lut un opuscule de réflexions dues à la plume de l’éminent cosmologue Dennis Kertesz :
« L’infini est une idée fascinante avec laquelle nous avons tous bataillé. En particulier, l’infini de l’extension, qu’on ne peut pas éluder en émettant l’hypothèse d’un univers à la circonférence finie. Moins attentivement étudié est l’infini dans l’autre direction : l’infini de la petitesse, qui s’étend aussi loin et est aussi déconcertant que l’autre infini.
« Qu’advient-il de la matière au dernier stade ? La matière offre une texture de plus en plus ténue jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de la traiter expérimentalement, ou même par les mathématiques. En fin de compte, ou du moins c’est ce qu’il apparaît, toute la matière, toute l’énergie, absolument tout, même l’espace, doit être exprimé par une seule antithèse : un fondamental oui ou non, avant ou arrière, dehors ou dedans, à droite ou à gauche, un repliement vers l’intérieur ou un déploiement vers l’extérieur de la quatrième dimension. Même à ce niveau, la récession infinie dans la petitesse continue. Quelle que soit la petitesse de n’importe quoi, elle ne sert que d’étalon pour définir les extrêmes (ne serait-ce que des extrêmes théoriques) cent fois plus petits…»
Roger, qui souffrait déjà de mélancolie, trouva les immensités cosmiques affolantes et reposa le volume.
Bernard Bickel lui fit remarquer que l’espace observé depuis le Phébus n’était pas essentiellement différent de l’espace observé depuis la terrasse de Ballew par une nuit claire. Roger tomba d’accord en théorie mais n’en fut qu’à peine moins déprimé dans la pratique. »

     
Défi Jack Vance                         SSW – Episode I

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6 commentaires sur “Space Opéra – Jack Vance

  • Lhisbei

    elle est là « Roger s’entiche d’une jeune galloise au charme troublant, Madoc Roswyn. Il l’embarque comme passagère clandestine ce qui sème la zizanie : elle n’aura de cesse, une fois découverte, de jeter le trouble chez les mâles influents de l’équipage afin de détourner le Phébus de sa route initiale… » Et le pauvre Roger est mordu de chez mordu de cette « sorcière galloise » comme l’appelle sa tante … (c’est un des ressorts narratifs, d’où le logo)

  • Nick_Holmes

    « (ça marche aussi avec l’équipe de foot du coin ou les films d’un réalisateur précis…) »
    Tant que ce n’est pas une équipe de rugby… :p Il est où le fichu récap. du SSW 1 ?

  • Lorhkan

    J’ai bien envie de me remettre à lire du Vance. Ça fait du bien un peu d’évasion quand on vient de reprendre le boulot après les vacances… Et ça tombe bien, j’ai de quoi faire sur ma PAL !