La petite déesse – Ian McDonald 6


La petite déesse

De Ian McDonald

Denoël Lunes d’encre – 384 pages

Ce recueil de nouvelles s’inscrit dans la continuité du roman Le Fleuve des Dieux. Je n’ai pas lu le roman (il m’impressionne toujours) mais je n’ai pas éprouvé de manque particulier, sauf peut-être sur la dernière nouvelle. J’en déduis que les deux peuvent se lire indépendamment et je parie que, si, un jour, je lis Le Fleuve des Dieux, il entrera fortement en résonance avec le recueil de nouvelles et que le plaisir pris à la lecture dudit recueil s’en trouvera décuplé d’autant, a posteriori. Cette perspective me réjouit par avance.

Sept textes sont au sommaire de ce recueil. Tous sont d’excellentes qualité. Quatre m’ont plus particulièrement marquée et je n’ai pas accroché à la dernière nouvelle.

Dans la nouvelle qui ouvre le recueil, « Sanjîv et Robot-wallah », nous suivons le destin d’un jeune garçon, fasciné par les robots géants, ces machines de guerre implacables commandées à distance par de jeunes adolescents transformés en soldats virtuels, joueurs grandeur nature d’une guerre qu’ils ne cherchent même pas à comprendre. Cette fascination l’amène à côtoyer de très près ces enfants soldats pour lesquels la fin de la guerre sonne aussi la fin d’une vie. Un texte puissant qui ne souffre pas de l’angle de vue adopté, celui d’un gamin qui ne discerne pas vraiment les enjeux, puisque le lecteur, lui, ne peut y échapper. Une belle entrée en matière et, pour ceux qui n’ont pas lu Le Fleuve des Dieux, une projection immédiate et sans appel dans cette Inde futuriste et chaotique dépeinte par l’auteur.

« Kyle fait la connaissance du fleuve » change de point de vue. Kyle est un gamin occidental dont le père travaille pour une multinationale venue reconstruire l’Inde. Il vit dans un quartier ultra sécurisé à cause des attentats – la reconstruction est perçue (à tort et à raison tant les mécanismes économiques peuvent se révéler complexes dans une société mondialisée moderne) comme une occupation et un pillage des ressources. Sa rencontre avec Sâlim, indien et musulman, va lui ouvrir de nouvelles perspectives, perspectives qui se matérialiseront dans un paradis virtuel. En quelques pages, Ian McDonald, explore une facette différente de cette Inde post-apocalyptique, morcelée et tiraillée.

Dans « L’Assassin-poussière », deux familles, Jodhra et Azad, se livrent une guerre séculaire. A Padminî, héritière de la famille Jodhra, on répète qu’elle est une arme bien qu’elle ne sache pas comment, ni en quoi. Quand sa famille se fait assassiner par des hommes de main des Azad, elle est sauvée et protégée par les neutres, ces êtres qui ne sont ni homme, ni femme. Désespérée mais éprise de vengeance, elle ne sait pas encore que son destin a déjà été écrit par d’autres. Cette variation de Roméo et Juliette, jusqu’au drame final, est renversante.

Dans « Un Beau parti », nous suivons Jâspir, un beau jeune homme de la classe moyenne recherchant désespérément une épouse. Multipliant les speed dating, il se fait « coacher » par une intelligence artificielle, qui calque ses préceptes sur un soap-opera à succès. Les règles du jeu sont faussées, les rapports humains, guidés par des intelligences dont la puissance de calcul permet de mesurer et d’anticiper les réactions de l’autre, ont perdu toute forme d’authenticité. L’amour peut-il être paramétré ? Une farce (dont Jâspir sera le dindon consentant) glaçante, parfaitement réussie.
Un extrait :
« Les économistes qui enseignent prennent la crise démographique de l’Inde comme un élégant exemple de défaillance du marché. Ses germes datent du siècle précédent, avant que l’Inde devienne le Tigre des Tigres économiques, avant que les jalousies et les rivalités politiques la divisent en douze États concurrents. Un garçon charmant, voila comment cela avait commencé. Un fils beau, robuste, élégant, bien éduqué et prospère pour se marier, élever des enfants et s’occuper de nous quand on sera vieux. Le rêve de toute mère, la fierté de tout père.Multipliez par les trois cents millions de la classe moyenne naissante de l’Inde. Diviser par la possibilité de déterminer le sexe d’un embryon. Ajoutez l’avortement sélectif. Allez vingt-cinq ans plus loin sur l’axe des x, introduisez de nouveaux facteurs tels que les techniques sophistiquées du XXIe siècle – patchs pharmaceutiques puissants et bon marché vous garantissant la conception de charmants garçons, par exemple – et vous obtiendrez le grand Awadh, sa vieille capitale Delhi aux vingt millions d’habitants et à la classe moyenne comptant quatre fois plus d’hommes que de femmes. Défaillance du marché La rechercher individuelle de l’ointeret personnel nuit à une grande société. Élégant pour les économistes, mais catastrophique pour de beaux garçons robustes, élégants, bien éduqués et prospères comme Jâsbir, pour tout ce genre de garçons pris dans une pénurie de femmes. »

Je ne reviens pas sur « La Petite déesse », parue dans Bifrost 68 et dont j’ai déjà parlé dans ce billet.

 « L’Épouse du djinn » est un conte de fées, sans fées et sans Disney. La preuve par l’incipit du texte : « Il était une fois à Delhi une femme qui épousa un djinn ». « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie » énonçait Arthur C. Clarke. Le djinn de la nouvelle est, en réalité, une intelligence artificielle de haut niveau. Mais les lois Hamilton, visant à éradiquer les I.A. de haut niveau gagnent du terrain dans les États indiens (faut-il voir un héritage de la reconstruction par les puissances étrangères ?) et menace le couple. Les histoires d’amour finissent mal, en général. Celle-ci, poignante et complètement hallucinante n’échappe par à la règle. Un texte à rapprocher de La petite déesse (les lois Hamilton y sont aussi évoquées) malgré une fin beaucoup plus pessimiste.

« Vishnu au cirque de chats » est probablement le texte qui m’a le moins convaincue. Vishnu est un brahmane. Il a été conçu pour vivre très longtemps, deux à trois fois plus longtemps que le reste de l’humanité. Le prix à payer se révèle exorbitant : son développement physique, ralenti, le met en violent décalage avec son développement intellectuel, décalage renforcé par le fait qu’il est doté de qualités intellectuelles hors-norme. Dans une Inde ravagée, il raconte son histoire. Elle couvre une très longue période de bouleversements technologiques, sociaux et humains. J’ai trouvé que les idées véhiculées dans ce texte se trouvaient à l’étroit. Le procédé narratif choisi et les interpellations du lecteur paraissent aussi un peu artificiels.

Ian McDonald décrit une Inde aux deux visages, parfois antagonistes, parfois complémentaires : celle aux traditions séculaires, à la mythologie millénaire, personnifiée par le Gange ou son système de caste, qui contraste, souvent violemment, avec une Inde moderne, ultra-technologique, aux possibilités quasi infinies, où les ayas recomposent la société. Ian McDonald immerge le lecteur dans un tourbillon de sons, d’odeurs, de bruits et de couleur. Vertigineux et étourdissant à plus d’un titre. Je crois que je commence à devenir fan de Ian McDonald…


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