Dernier avis avant démolition – Fabien Maréchal


demolition-MDernier avis avant démolition

De Fabien Maréchal

Antidata – 130 pages

« Démolition » la première et la plus longue des nouvelles du recueil est aussi la plus marquante. Nous y suivons Norbert, ouvrier du bâtiment retraité. Communiste, il a longtemps cru à l’avènement de l’Avenir Radieux promis par le parti. Sans jamais le voir arriver, malgré la vue imprenable qu’il a de la fenêtre du seizième étage de la tour qu’il a construite dans les années 60. Une tour vouée à la démolition et qui incarne le passé perdu et l’avenir qui n’a jamais été. Norbert ne peut pour autant pas se résoudre à la quitter.

Le bâtiment, dans les années 1950, c’était une nouvelle guerre : on n’en avait jamais assez. Il fallait reconstruire ce que les Allemands avaient détruit, reconstruire ce que les Alliés avaient détruit, loger les Français qui ne pensaient qu’à faire des gosses et les provinciaux qui montaient à la capitale. Plus tard, il faudrait loger les coloniaux, les harkis, les ouvriers d’Afrique du Nord. On ne savait plus où loger de la tête.
On dressait les cités de l’Avenir radieux sur cinq cents mètres de long et dix, vingt étages de haut : chantez lendemains ! Voici le temps des bâtisseurs et du vide-ordures, de l’eau courante et du chauffage pour tous, toilettes privatives, douches, ascenseur. Les communistes ont peut-être quitté le gouvernement, disait mon secrétaire de section, mais le gouvernement ne se rend pas compte que Lénine occupe un peu plus le pays à chaque appartement HLM supplémentaire.

« La Cérémonie » est le texte qui m’a le moins convaincue. Très court, trop pour dépasser un caractère anecdotique, il n’a pas suffisamment de matière pour un texte plus long. L’on y croise un homme qui fantasme sur Virginie, la soeur de sa petite amie Maggy, jusqu’au – et même après – son mariage avec un Norvégien dont le regard s’attarde plus souvent qu’à son tour sur Maggy…

Après tout, nul n’est obligé d’être heureux. Si le bonheur devenait un impératif légal, tous les tribunaux du monde ne suffiraient pas à condamner les délinquants.

Dans « Le Monographe » nous rencontrons un photographe de presse people qui s’évade le week-end à la campagne rejoindre son chat et photographier les nuages. Un jour il entrevoit, dans les arbres, une autre réalité, d’autres visages. L’oeil neuf, son objectif capture une autre réalité éloignant notre reporter d’un monde matérialiste et sans chaleur. Un retour en arrière n’est guère possible.

« Le Grand Départ », très court, se révèle glaçant dans sa chute, mais aussi dans la montée de tension qu’il suscite. Le déchirement qui saisit les personnages se transmet, non sans douleur, au lecteur.

Dans « La Guerre froide » nous suivons un syndicaliste qui sacrifie sa vie de famille au nom de l’intérêt général. A l’occasion de la négociation annuelle obligatoire des salaires, il se retrouve à organiser une grève. Problème : « les conditions objectives d’un mouvement massif de classe ne sont pas réunies » comme l’affirme la centrale syndicale. Il est vrai qu’organiser un piquet de grève par -20° ne paraît pas être l’idée du siècle. Et quand le patron décide de s’en mêler et trouve un moyen des plus originaux pour casser la grève, c’est la Bérézina assurée. Encore que…

Quand la réalité déraille, quand la vie perd son sens, quand les repères qu’on croyait solides s’écroulent, quand les valeurs humanistes sont piétinées au quotidien, que reste-t-il ? Des hommes et des femmes qui s’accrochent, combatifs, sincères, ou décrochent, désabusés, floués, perdus croqués avec bienveillance, empathie, et non sans humour par Fabien Maréchal. L’auteur décale son regard, choisit la dérision plutôt que l’apitoiement et donne à voir notre monde sous un angle peu flatteur mais tellement vrai. Un excellent moment de lecture !

CRAAA
Challenge Recueils And Anthologies Addict

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