Bifrost n°68 7


En octobre 2012, j’achetais en version numérique (ici en .pdf) le 68eme numéro de Bifrost, numéro consacré à Ian McDonald. J’avais dans l’idée de découvrir l’auteur, après avoir oublié que j’avais lu un de ses textes, « Le Vieux cosmonaute et l’ouvrier du bâtiment rêvent de Mars », dans Utopiales 2010. Et puis le festival des Utopiales est arrivé et dans la librairie tentatrice, après avoir feuilleté les premières pages de La Maison des derviches, je craquais sur ce dernier. J’en oubliais l’existence de ce Bifrost. Pire, j’ai failli racheter de numéro de Bifrost après avoir lu La Maison des derviches, cette fois pour aller un peu plus loin qu’une unique lecture. Heureusement, des âmes charitables veillaient sur mon Alzheimer précoce…

Je ne suis pas une très grande fan de le lecture sur écran. Je passe ma journée à travailler sur un PC (du genre vieux et ronflant dont les ventilos souffrent dès que la macro excel doit traiter plus de 10 000 lignes) et une partie de mes soirées sur la tablette à glander sur le net (ou à procrastiner avec Angry Birds) ou sur le portable à bloguer. Du coup, les ebooks, je préfère les lire sur la liseuse, c’est plus confortable. Mais le .pdf sur la liseuse, c’est bof. Voire même carrément dégueu. Et Bifrost en epub, je n’ai pas testé (je ne suis PAS une aventurière) et j’ai ouï dire que la maquette/mise en page du magazine ne se prêtait pas à ce format. Quant à l’acheter en version papier, ce qui est quand même probablement le plus logique et le plus sensé, c’était hors de question : plus de place sur les étagères consacrées aux magazines. Et révolutionner le rangement des bibliothèques me paraissait une tâche insurmontable (il m’a déjà fallu une journée pour venir à bout du casse-tête de la PAL à ranger et il n’y a que 200 livres). Bifrost 68 prenait donc la poussière virtuelle sur mon disque dur, oublié de tous. Et puis… Et puis il y a eu La Maison des derviches, lecture qui a déclenché le besoin d’une nouvelle dose de Ian McDonald. Le Bifrost 68 avec une nouvelle de l’auteur au sommaire, une interview et un dossier très fourni me paraissait répondre à ce besoin. Il a d’ailleurs parfaitement répondu à mes attentes.

Je n’ai pas lu la totalité du numéro pour me concentrer uniquement sur le dossier Ian McDonald. La rubrique scientifiction, les news et le cahier critique sont passés à la trappe. Une partie des critiques est d’ailleurs accessible en ligne pour ceux que ça intéresse. Par contre j’ai pris le temps de lire l’interview de Frédéric Fromenty, libraire à Omerveilles et je suis tout à fait d’accord avec son coup de gueule sur l’absence de rencontre d’auteurs étrangers en province. Je le cite pour qu’il n’y ait pas de déformation ou d’interprétation :
« Et un autre pour les éditeurs qui gardent toute leur attention pour la capitale : laissez-nous quelques auteurs SVP, Paris n’est pas toute la France. Trop souvent je vois annoncé la venue d’auteurs anglais ou américains en marge des gros salons comme les Utopiales de Nantes ou les Imaginales d’Epinal. Ces auteurs font un ou deux arrêts dans des librairies parisiennes et remontent dans leur avion… C’est quand même frustrant de se dire qu’ils ne reviendront sans doute pas plus d’une fois en dix ans et qu’il est quasi impossible de prétendre organiser une date dans une (petite) librairie de province. ».
Et encore, je ne suis pas la provinciale la plus mal lotie. Christopher Priest et Ian McDonald sont venus à Lille (librairie Les Quatres Chemins), Paris est à 1h de TGV (et pour pas cher quand on s’organise bien) et tous les deux ans a lieu Trolls et Légendes en Belgique, festival qui accueille des grands noms de la fantasy anglophone. J’ai de la chance. On n’en dira pas autant des Marseillais, des Basques ou des Savoyards.

Avant d’attaquer la partie consacrée à Ian McDonald, j’ai aussi pris le temps de lire la nouvelle de Thierry Di Rollo, « Pluies sombres ». C’était, pour le coup, une vraie découverte. A moins d’une nouvelle offensive d’Alzheimer, je n’avais jamais rien lu de cet auteur. Ses textes sont réputés pour être noirs et sans concessions. La réputation est méritée. Derek, le personnage central de cette nouvelle, vit dans un monde où la solitude, l’indifférence sont la norme. Une vie centrée sur l’utilité où le leitmotiv « marche ou crève » est appliqué au sens littéral. Celui qui crève est recyclé sur place de toute façon alors… A 60 ans, à l’heure de la retraite, Derek n’est rien, ne possède rien. A quoi bon puisque « La vie ne vaut rien ». Derek, improductif, doit quitter la cité-monstre : il a le choix entre trimer dans une colonie flottante ou tenter le clonage dans une ferme nivelée. Au bout de 20 ans de clonage, si lui, l’original, est toujours vivant, il gagnera le droit d’occuper un emploi moins harassant dans les même colonies flottantes. Charmante perspective non ? Thierry Di Rollo va jusqu’au bout de son idée : dans un monde au delà de la déliquescence, inhumain, la vie ne vaut pas plus qu’une pluie de cendres. Un texte impressionnant.

Entrons dans le vif du sujet (il est temps !) et parlons de Ian McDonald. Sa nouvelle « La petite Déesse », une novella devrais-je dire, se situe dans le même univers que Le Fleuve des Dieux. Heureusement il n’est pas nécessaire d’avoir lu ce roman pour comprendre et tomber sous le charme de la nouvelle. La narratrice est née parfaite de « trente-deux manières différentes ». Sa construction mentale schizophrénique, la déchire et la coupe de l’humanité « normale » : encore enfant, contempler la mort ne l’effraie jamais et la réjouit souvent. Mais elle la prédestine aussi à endurer les épreuves pour devenir une déesse et être adulée par les foules. Jusqu’à son premier sang. Quand celui-ci coulera, il la ramènera à l’humanité, en paria, en intouchable, en fille maudite. Que pourra-t-elle encore attendre de la vie ensuite ? Ian McDonald prend le lecteur par surprise tant l’orientation de la nouvelle se révèle inattendue (il en va peut-être autrement avec ceux qui ont lu Le Fleuve des Dieux). L’Inde décrite ici s’offre au lecteur avec gourmandise : sons, odeurs, bruits, couleurs, folklore décrits avec une précision et un sens du détail étourdissants, parviennent jusqu’à lui, l’immergeant dans une culture différente mais dont la compréhension reste possible. Ian McDonald joue sur le contraste entre les traditions séculaires, que la petite déesse incarne bien malgré elle dans sa jeunesse, et le modernisme violent d’une Inde ultra-technologique – dans un contexte politique chamboulé par rapport à ce que nous connaissons – modernisme que la petite déesse finit aussi par incarner, toujours malgré elle. Autant Le Fleuve des Dieux me paraît inaccessible, autant cette nouvelle s’est révélée facile à lire, à condition toutefois de se laisser porter par le style foisonnant propre à Ian McDonald. Dans la présentation de « La petite Déesse », Olivier Girard fait un parallèle entre Ian McDonald et Lucius Shepard de par notamment leur écriture littéraire. J’ai peu lu ces deux auteurs, mais le peu que j’en ai lu me fait vigoureusement approuver ce propos. Lisez du McDonald, lisez du Shepard !
Le dossier se poursuit avec une interview fleuve de Ian McDonald par Gilles Dumay, son éditeur actuel (auparavant il y avait eu Robert Laffont pour Desolation road et État de rêve et Bragelonne pour Brasyl). Ian McDonald se livre sans fards ni artifices. On sent bien que les deux hommes se connaissent et s’apprécient : les questions sont franches (Brasyl en prend un peu pour son grade au passage mais je soupçonne un gimmick de guéguerre d’éditeurs – encore que c’est peut-être moi qui voit le mal partout puisque, pour avoir feuilleté Brasyl et n’avoir pu pénétrer sa jungle lexicale touffue, j’ai trouvé ce roman, pourtant chaleureusement recommandé par Jean-Claude Dunyach, ni plus ni moins que repoussant), les réponses tout aussi sincères. Jamais Ian McDonald n’élude ou ne se dérobe y compris sur les questions politiques (il vit en Irlande) ou plus personnelles. Au final, l’entretien se révèle rien de moins que passionnant.
Le dossier est enrichi d’une « cartographie critique » de l’oeuvre de McDonald (pas lue sauf la critique de La Maison des derviches, critique avec laquelle, une fois n’est pas coutume, je suis en accord total) et d’une bibliographie que l’on aurait pas pensé aussi abondante. Patrice Lajoye nous offre une exégèse du Fleuve des Dieux. N’ayant pas lu ce roman, je réserve pour plus tard, la lecture de cet article dont l’introduction laisse penser que « c’est du lourd ».

Pour conclure ce trop long billet, je ne peux que chaudement vous conseiller la lecture de ce 68eme numéro de Bifrost, pour son dossier Ian McDonald et les deux nouvelles au sommaire. Je terminerai ce billet par le plus dur à lire : l’édito de Claude Ecken qui, même plusieurs mois après la mort de Roland C. Wagner, fait remonter une boule dans la gorge.


JLNN


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7 commentaires sur “Bifrost n°68

  • Lhisbei

    Ankya : je crois plutôt que, comme d’habitude ce seront elles qui me diront : « nous t’avons bien eue hahahahaha »
    Manu : excellents choix. Si tu accroches à Gaiman tu peux aussi lire De bons présages co-écrit avec Terry Pratchett (d’ailleurs les annales du disque monde de Pratchett sont à lire : fantasy débridée et bons moments de rigolades).
    Loula : très bonne idée La liseuse : merci de me surveiller Youplala : nan même pas honte Bonne année à toi aussi Bardablog : bonne année aussi et oui finalement carpe diem c’est peut être ce qu’il me faut Loula : banzaï sur les résolutions !!!
    Sylvie : les défis sont marrants à lire mais pas à faire

  • Nick_Holmes

    Très bonne novella. Bien mieux que « la maison des Derviches » (le futur block-buster familial sur M6 ou TF1)…