Les Souffles ne laissent pas de traces – Timothée Rey 5


Les Souffles ne laissent pas de traces
Une enquête de N’a-Qu’un-Œil, chamane-détective, T1

De Timothée Rey

Les Moutons électriques – 313 pages sur la liseuse

Petit voyage dans le temps aujourd’hui. Petit, petit, c’est vite dit, vite écrit. Timothée Rey nous fait tout de même remonter 32 500 ans et nous plonge dans le Paléolithique supérieur pour nous faire rencontrer les hommes de l’Aurignacien.

Lors d’un traditionnel grand rassemblement des clans et des tribus, appelé Jamboree, plusieurs grandes chasses sont organisées. Il faut bien nourrir tous ces clans réunis. Pendant l’une de ces grandes chasses, Aspic Fumée-Rouge, premier fils de la dynaste du clan des Basses-Tourbières (nous sommes dans une société matriarcale, ça change) disparaît mystérieusement. En tant qu’invité d’honneur, il avait revêtu le leurre, un déguisement de bison, pour atteindre plus facilement le troupeau et envoyer la première sagaie. Après le lancer, il s’est volatilisé. Les chasseurs ont retrouvé le leurre vide au milieu de la plaine alors même qu’ils n’ont pas quitté Aspic des yeux. Pour tout le monde, cette évaporation n’est autre que l’oeuvre du Boréal, l’un des Souffles, les dieux capricieux des vents. Il n’y a guère que Collembole N’a-Qu’un-Œil, chamane du clan des Ronces et servant du Grogneur, le dieu-ours de la mort, pour trouver que le Boréal a bon dos. Sceptique, bien décidé à rechercher des indices et à trouver l’origine de cette disparition, il se lance dans une enquête méthodique et rigoureuse, accompagné de son apprenti Farouch Queue-d’Aurochs. Et quand les disparitions mystérieuses se multiplient, l’enquête se corse et le dangers se fait plus présent.

Je ne suis pas fan de polar, mais j’ai tout de suite accroché à celui-ci. Peut-être parce que la période à laquelle il se déroule empêche tout recours à une technologie de pointe et fait fonctionner les neurones du lecteur en même temps que ceux de Collembole N’a-Qu’un-Œil… Ce chamane, ancêtre de Sherlock Holmes se révèle très organisé et perspicace. Il se fonde sur les indices qu’il trouve et sa capacité de déduction fait le reste. Tout comme Holmes, il aime bien laisser ses acolytes patauger dans la mélasse alors même qu’il a déjà compris une partie de l’énigme. Par contre, notre Sherlock des temps préhistoriques devra avoir les reins solides (lui qui souffre de lumbago, ce n’est pas gagné) parce que certains rebondissements sont dignes d’une aventure d’Indiana Jones.
Les disparitions, à la vue de tous, sont étudiées avec minutie et suffisamment ingénieuses (j’allais écrire tordues) pour obliger le lecteur à se torturer les méninges un temps (un long temps même). La description des modes de vie, des cérémonies, des croyances, de la magie, des coutumes et de la gastronomie des clans oscille entre réalisme, anachronismes (parfaitement assumés) et fantaisie débridée. L’auteur ne manque pas d’humour ni dans le ton ni dans le style – les jeux de mots et les références abondent. L’enquête de Collembole N’a-Qu’un-Œil est entrecoupée de courts chapitres égrainant contes, devinettes, aphorismes, comptines, proverbes préhistoriques et énigmes. Même si ces interludes ne sont pas tous réussis (certaines blagues pourraient figurer sur un emballage de carambar – et, attention, j’aime bien les carambar), ils sont, en majorité, piquant, drôle ou facétieux. Personnellement, j’ai aussi été soufflée (ah, ah) par le premier chapitre dont le ton et le propos contrastent fortement avec le reste du roman.

Les Souffles ne laissent pas de traces réussit le pari de marier polar, humour et préhistoire. Le style de l’auteur ne plaira pas à tout le monde (lisez les extraits proposés par l’éditeur avant de vous lancer) mais j’ai, personnellement, passé un excellent moment

Un premier extrait avec une chasse aux indices de Collembole :
Il s’accroupit, observe avec attention et… oui, là, devant… il entrevoit un très faible dessin semi-circulaire, sur la glaise, comme des groupes de sillons concentriques, l’ensemble de la largeur d’un bras et d’une amplitude d’environ deux pas. Et un autre tracé empiète dessus. Et ici encore. Et là.
Collembole se décale latéralement de quelques pas, se met à quatre pattes face au sud (donc au lac), légèrement tourné vers l’est de façon à n’être pas gêné par le soleil qui a bien entamé son lent déclin vers l’ouest, colle son œil au ras du sol. Le Boréal souffle dorénavant dans son dos et, quoiqu’atténué par la proximité du talus, le frigorifie en s’engouffrant sous sa casaque ; de plus, ainsi troussé, le soigneur offre sans doute un spectacle assez burlesque. Mais il n’a cure du froid, et pas plus du ridicule. Il prend son temps. Voyons voir… Aucun doute. Les rayons de l’astre révèlent ce qui serait passé inaperçu aux yeux de quelqu’un dont l’examen aurait eu lieu à un autre moment de la journée. Mettons, en milieu de matinée, lorsque cet endroit se trouvait dans l’ombre des conifères.
Et ce quelqu’un a escamoté des empreintes, et toute autre sorte de trace qui aurait pu être imprimée sur cette plage, en mouillant l’argile pour l’amollir puis en usant d’une branche de sapin ou d’épicéa. Il a ensuite répandu une deuxième fois de l’eau en vue de lisser le tout : les sillons ténus sont trop aplatis, et marqués dans un sol trop lourd pour n’y voir que le travail du vent.

Un autre extrait où nous faisons connaissance avec Choque-Nourrice
Artiche présente à la compagnie les costauds, tous deux armés d’une sagaie : Souci Chez-les-Siens et Choque-Nourrice.
« ‘Scusez, je n’ai pas compris votre premier-nom », fait Aspérule depuis sa position haut-perchée. Le mastard numéro deux réussit l’exploit de le toiser (alors qu’il se tient vingt pas en contrebas) puis rétorque d’une voix rocailleuse :
« Choque-Nourrice n’a pas de premier-nom. Rien ne précède Choque-Nourrice. »
Ce type parle de lui à la troisième personne ? Oui, et après ? songe N’a-Qu’un-Œil, assis à côté d’Aspérule. Tant qu’il fait ce qu’on lui demande… à savoir, exhiber biceps, triceps et deltoïdes tout ce qu’il y a de dissuasifs. Et en user si la dissuasion n’a pas suffi.

Un extrait d’une battle (comme celle des rappeurs, le vainqueur est désigné par acclamation) :
— Si mon ventre était vide comme ta tête, voilà longtemps que je serais mort de faim.
— Oulah ! Risqué de ta part, de parler de tête. Tu es si stupide que, si par hasard il t’arrive de dire quelque chose d’intelligent, tu te retournes pour voir si ce n’est pas un autre qui a causé.
— Un conseil : mieux vaudrait te taire et laisser les gens penser que tu es un idiot, plutôt que de parler… et leur ôter leurs derniers doutes !


Rupestre fiction


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