Je suis ton ombre – Morgane Caussarieu 17


je suis ton ombreJe suis ton ombre

De Morgane Caussarieu

Mnémos – 288 pages (265 pages en epub)

Une claque. La dernière fois que j’ai pris une claque en littérature vampirique c’est avec Lestat d’Anne Rice (et pas avec Entretien avec un vampire parce que Louis est un pleurnichard casse-pieds). Autant dire que ça remonte (pas loin de 20 ans). Depuis, les vampires sont devenus « bit-lit », c’est-à-dire assez sexys pour fréquenter les bancs du lycée, séduire les adolescentes et finir par leur faire des gosses. Ou, a contrario, ils ne se réduisent plus qu’à la part de sauvagerie, obsédés par le sang, à tuer et encore tuer, comme des serial killers à la psychologie de carton pâte. Il leur manque une dimension subversive et subtilement dangereuse, de celle qu’on trouvait chez Anne Rice au début de sa saga (vous êtes autorisés à vous arrêter à La Reine des Damnés, dernier bon titre de la série) et qu’on retrouve aussi dans le Dracula de Coppola. Et, bien cette sensation je l’ai retrouvée dans Je suis ton ombre. D’ailleurs, ce n’est probablement pas un hasard si les vampires de Morgane Caussarieu proviennent des bayous de Louisiane et qu’un vampire rocker fasse une petite apparition (et, si on remonte la lignée, qu’on retrouve presque une incarnation d’Akasha…).

Nous voici donc projetés, non pas à la Nouvelle Orléans, mais à Le Temple, petit village du côté de Bordeaux, totalement paumé. Poil de Carotte y vivote avec son père handicapé. Poil de Carotte est un cas social. Il a perdu sa mère et son frère dans l’accident de voiture qui a irrémédiablement défiguré son père. Ce dernier ne peut plus beaucoup se déplacer, encore moins travailler. Et la petite famille bien propre sur elle, devenue propriétaire d’une bicoque à ravaler devient un élément statistique de plus : une famille de cassos, vivant des aides sociales, dans un taudis, abandonné de tous. Le môme se farcit tout le travail de la mère, n’a pas un rond, ne travaille pas à l’école, n’est pas élevé. Complètement largué, il file du mauvais coton, rêve d’intégrer la bande de petites frappes dont il est la victime préférée. A 12 ans, sa vie n’est qu’un enfer sur terre.

Son destin bascule le jour où il va traîner ses guêtres autour d’une ferme abandonnée en lisière de forêt. Ravagée par un incendie, elle a la réputation d’être hantée depuis. Après s’être fait une belle frayeur, il découvre le journal intime de deux jumeaux (nés siamois) vivants en Louisane. En 1725, à la mort de leur père, un vieux marquis libidineux les prend sous son aile. A la lecture de ce journal intime, la vie de Poil de Carotte bascule d’un enfer à l’autre. Bientôt, les fantômes se révèlent bien réels et l’horreur prend chair.

La narration alterne entre le récit contemporain du point de vue de Poil de Carotte, un gamin inculte (c’est glauque, grossier, vulgaire et violent – il n’y a que souffrance – mais réaliste, trop réaliste pour ne pas monter à la gorge) et le récit des jumeaux du point de vue de l’un d’entre eux dans un style criant d’authenticité.

Je planque le VTT du P’tit Gros dans un fourré, un peu avant notre maison, pour pas que P’pa ou les gendarmes le trouvent si sa mère porte plainte. J’ai contourné le village et je suis passé par les champs, pour pas risquer de croiser quelqu’un avec mon vélo volé. On trouverait vite ça chelou une bécane pareille aux mains d’un pouilleux comme moi…
Dès que je pose pied à terre, le chat noir montre le bout de ses moustaches, surgissant d’un roncier – celui qui fait des mûres énormes en été – et fait frotti-frotta contre ma jambe. Je le chasse et remonte le chemin jusqu’à chez moi. Il me suit, pire qu’un pot de glu.
« Alors, m’alpague-t-il, tu as suivi le conseil de Gabriel ? »
Je m’arrête et me retourne, suspicieux.
« Comment que tu connais Gabriel, toi au fait ? »
Les yeux du matou me fixent intenses, plus radioactifs que d’habitude. Soudain, je me rends compte qu’ils sont pas de la même couleur. L’un est vert, l’autre tire sur le bleu. Zarb que je l’aie pas remarqué avant.
« Timmy te respectera à présent, dit-il. Verser le sang de David était un sacrifice nécessaire. Gabriel est fier de toi. »
Je frissonne d’un plaisir inexplicable à cette idée.
« Je voulais pas faire vraiment mal au P’tit Gros.
— Si. Tu le voulais. »

Tout au long de ma lecture, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle avec les Chroniques des Vampires d’Anne Rice notamment sur les motifs tissés dans le récit de Morgane Caussarieu : la fascination par le mensonge, le vol d’identité, le vol de corps, le processus de transformation, les origines séculaires du vampirisme, l’ambiance orgiaque de la Nouvelle Orléans du XVIIIeme siècle…  Pourtant, nous sommes loin d’une resucée ici. Morgane Caussarieu s’inscrit dans une tradition vampirique, certes, mais elle la décoiffe, la dépoussière et lui redonne un second souffle. Sur la forme et dans le style, Morgane Caussarieu impose aussi sa différence. Sa plume prend aux tripes, laissant le lecteur à bout de souffle, exsangue. La maîtrise est totale, de bout en bout.

Le Bayou vivait autour de nous, frémissant, palpitant de clapotis, de coassements, de bourdonnements des insectes et du sang dans nos tempes. L’haleine du Bayou nous soufflait dans le cou, mélange d’humus, de poissons et de jacinthes. Le cri du vent glissant sur les pacaniers nous semblait les gémissements des défunts qui se relevaient de leur tombe. La lueur faiblarde des lucioles commençait à apparaître, tournoyant au sommet des typhas, manifestation du monde invisible. J’avais le sentiment qu’une présence nous traquait dans les ombrages, et qu’elle avait le même sourire carnassier qu’arborait quelquefois monsieur de Malvert…
Nous pataugions entre les îlots de saules, avançant presque à l’aveuglette dans les chenaux creusés entre les bancs de sable par les animaux, nous enfonçant jusqu’à la taille dans les fondrières que nous n’apercevions qu’à la dernière seconde à cause de l’obscurité. Lorsque nous sentions des ridules à la surface du marais, nous nous perchions sur une racine ou un banc de sable, pour éviter une mauvaise rencontre avec un mocassin, ou pire, un alligator.
Des gaz bleus s’échappaient parfois des cratères de boue séchée, s’enflammant et roulant à la surface de l’eau stagnante, boules de feu qui éclairaient faiblement notre chemin. Nous tentions de ne pas en avoir peur, nous savions que c’étaient les manifestations des petits génies des passes du Mississippi, des êtres pacifiques, envoyés par le Bayou pour nous guider. Le Bayou savait aussi être généreux pour ceux qui le respectaient. Mais en cet instant, elles nous semblaient des présences spectrales, aussi troublantes que les squelettes blanchis des cyprès qui agitaient leurs barbiches de mousse tels des lambeaux de linceul.

L’héritière s’affranchit pour bâtir sa propre légende.

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